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L'école autrichienne d'économie, la dynamique de l'économie.
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Collectivisme et économie de marché

30 Mai 2021 , Rédigé par S.M.

Collectivisme et économie de marché

 

L'économie soviétique est une preuve que, contrairement à ce que beaucoup de sceptiques pensent, une économie socialiste peut fonctionner et même prospérer. C'est-à-dire qu'une société dans laquelle la majorité des décisions économiques sont adoptées de manière administrative, où les bénéfices ne sont pas le motif principal de la production, peut croître durant de longues périodes de temps.

Paul Samuelson, 1989.

 

Paul Samuelson est le père de la macroéconomie moderne. La citation est facile à vérifier sur internet, ainsi que la date, la veille de l’officialisation de l’effondrement de l’économie communiste de l’URSS. Cette citation montre l’attrait pour la planification en économie. N’oublions pas qu’un des pères de la mathématisation de la théorie économique, Léon Walras, était socialiste. Il voyait l’économie comme une mécanique, dont un ingénieur pouvait actionner les leviers pour atteindre un résultat désiré. La possibilité de façonner l’économie est tentante chez les macroéconomistes.

 

L’échec de la planification a été prévu par l’école autrichienne d’économie, avec Ludwig von Mises et Friedrich Hayek. Ils ont montré depuis longtemps l’inefficacité de la planification, c’est-à-dire du dirigisme et de l’interventionnisme.

 

Collectivisme et dirigisme

Les régimes opposés à l’économie de marché s’affublent du qualificatif de collectivisme. Ils prétendent s’opposer à un prétendu individualisme de l’économie de marché, et construire une économie collective. Mais, en réalité, ces régimes imposent leurs décisions au peuple. Ils imposent un plan. Ce sont des régimes dirigistes. En effet, le collectivisme suppose une association volontaire d’individus, ce qui n’est pas le cas. Et ce qui n’est possible que dans le libéralisme. En économie, en référence à la planification, un qualificatif plus neutre est utilisé : le planisme, ou la planification.

 

Le planisme n’est pas réservé aux régimes officiellement totalitaires communistes ou socialistes, selon la dénomination qu’ils se donnent. La France a ainsi ressuscité le commissariat général au plan. Comme le montre la citation de Samuelson, les économistes sont tentés par la planification. Ils sont tentés par une vision mécaniste de l’économie, selon laquelle un gouvernement peut actionner des leviers pour conduire le peuple à la prospérité. C’est d’ailleurs la vision du père de la théorie de l’équilibre général, un des fondateurs de l’économie néoclassique, Léon Walras. Le courant néoclassique est qualifié de libéral, mais Walras se qualifiait de socialiste. Sa vision de l’économie était mécanique. Il recherchait les leviers que pouvait actionner l’État pour manipuler l’économie. Ce que l’on retrouve dans la macroéconomie.

 

L’école autrichienne d‘économie a démontré l’impasse, l’inefficacité de la planification, dès l’époque où elle était à la mode. C’est Ludwig von Mises qui en a fait d’abord la démonstration.

 

L’absence des prix

Ludwig von Mises souligne que le planisme ne peut pas fonctionner en raison de l’absence de prix de marché. Le planificateur ne peut pas inventer les prix adéquats. A tel point que les régimes planistes utilisaient les prix des pays à économie de marché, comme le souligne Mises :

 

L'on a cru avoir, dans l'expérience des gouvernements socialistes de la Russie soviétique et de l'Allemagne nazie, une vérification de ces thèses erronées (Ndt : thèses planistes). Les gens ne se rendent pas compte du fait que ce n'étaient pas là des systèmes socialistes isolés. Ces régimes fonctionnaient dans un environnement où le système des prix continuait de fonctionner. Ils ont pu procéder à des calculs économiques sur la base des prix qui s'établissaient au-dehors. Sans le secours de ces prix étrangers, leurs opérations ne pouvaient avoir ni objectifs ni plan. C'est seulement parce qu'ils pouvaient se référer à ces prix étrangers qu'ils ont pu calculer, tenir des comptabilités, et préparer leurs plans dont on parle tant.

 

On pourrait s’arrêter là, en montrant que les régimes planistes ont besoin des prix pour leur plan, et qu’ils les prennent dans les économies de marché. Cependant, même avec les prix de marché, ces économies planistes se sont effondrées. Ce que démontre Mises, c’est que le calcul économique est impossible en l’absence de prix. Pour comprendre cela, il faut passer par la catallactique, la théorie économique.

 

La catallactique

Ludwig von Mises raisonne selon l’apriorisme axiomatique. Les individus agissent. C’est un axiome, car on ne peut pas contredire cet énoncé. Le simple fait de le lire, de le penser, c’est une action. Le domaine de l’économie, c’est la catallactique : les actions économiques. L’école autrichienne cherche à isoler les actions économiques. Mais tout en reconnaissant que l’individu obéit à diverses raisons. Pour théoriser le comportement d’un individu, il faudrait connaître toutes les théories le concernant. La catallactique ne cherche à isoler que le comportement économique.

Les individus agissent en économie pour écarter une gêne. Par exemple, pour s’acheter de quoi manger. Ils vont échanger quelque chose, bien, service (le travail est un service), contre une quantité de monnaie. Ce qu’on appelle l’échange indirect, contrairement au troc. Les produits et les services n'ont pas de valeur en eux-mêmes. Chaque individu classe la valeur qu'il accorde aux différentes utilités d'un produit ou d'un service. Le prix est déterminé au moment de l'échange. C'est la quantité de monnaie contre laquelle le bien ou le service est échangé. Le prix d'un même bien ou service va s’uniformiser car des entrepreneurs vont acheter le bien ou le service là où il est moins cher pour le revendre là où il est plus cher. Ce qui égalise les prix.

Le prix n’est donc pas une mesure de la valeur, comme le mètre est une mesure de la longueur. Le prix dépend des termes de l’échange, il naît de l’échange. S’il n’y a pas échange, libre bien sûr, il n’y a pas de prix. Si une économie n’est pas basée sur le libre échange, si un planificateur décide arbitrairement de l’allocation des ressources et de la production, il ne peut pas y avoir de prix.

En économie, l’entrepreneur est quelqu’un qui agit aujourd’hui, pour des gains incertains dans un temps plus ou moins lointain. Il met en œuvre des moyens dont il ne tirera un profit qu’éventuellement, et dans l’avenir. Un salarié vend un service pour un profit certain et immédiat.

 

Le calcul économique

Ce que démontre Mises, c’est qu’en catallactique, c’est-à-dire en économie, il ne peut pas y avoir de calcul économique sans prix, ce qui signifie qu’il ne peut pas y avoir une bonne allocation des ressources en fonction des besoins. Comme il l’écrit :

 

Le paradoxe de la « planification » est qu'elle ne peut faire de plan, faute de calcul économique. Ce que l'on dénomme économie planifiée n'est pas une économie du tout. C'est tout juste un système de tâtonnements dans le noir. Il n'est pas question d'un choix rationnel de moyens en vue d'atteindre au mieux des objectifs à long terme. Ce qu'on appelle planification consciente se ramène très exactement à éliminer toute action consciemment orientée.

 

Imaginons un entrepreneur qui prévoit l’exploitation d’un gisement de minerai de fer. Il va avoir besoin de matériel, de machines. Il va évaluer le prix qu’il devra dépenser pour ce matériel et ces machines. Il ne sait pas comment ils sont fabriqués. Le prix dépend des besoins de la collectivité. Le prix sera élevé si beaucoup de gens veulent acheter ce matériel et ces machines, et inversement. Si ces machines peuvent être utilisées pour extraire du platine, la demande de platine va influer sur le prix de la machine.

Ensuite, l’entrepreneur va évaluer le prix auquel il va pouvoir vendre ce minerai de fer. Si c’est un produit pour lequel existe déjà un marché, c’est le prix de ce marché. Le prix va dépendre des besoins de la collectivité pour le minerai de fer. Le calcul en fonction des prix va permettre à l’entrepreneur d’évaluer si son projet est rentable.

Un autre entrepreneur va acheter le minerai de fer. Il ne sait pas l’extraire, et n’a aucune idée du coût de son extraction. Le prix d’achat lui permet de calculer si le bien produit avec le minerai sera rentable.

Et ainsi de suite. Dans toute le chaîne de production, le prix sert au calcul économique. Personne ne connaît les besoins de la collectivité pour l’ensemble des biens et des services. Les biens et les services peuvent servir à différentes productions. Ce sont des ressources rares dans le sens où elles ne sont pas disponibles sans limites naturellement, et qui ont des utilisations diverses. En fonction de la rentabilité prévue pour une production donnée, utiliser ces ressources est pertinent ou pas. Le prix permet d’ajuster l’utilisation des biens et des services aux besoins de la collectivité, par le calcul économique.

 

Un plan, des plans

Mises souligne que chaque individu a son plan. La catallactique, l’économie de marché, est un système de coordination sociale des plans de tous les individus. Chaque individu a son plan, chaque individu planifie ses actions économiques. Le marché coordonne les actions de tous, ce qui permet une bonne allocation des moyens aux besoins de la collectivité. Et cela grâce au calcul économique, permis par les prix.

Le collectivisme, c’est-à-dire le planisme, ou encore le dirigisme, consiste à imposer un plan à tout le monde. Le plan d’une personne, ou d’un groupe. Ce n’est donc pas l’efficacité sociale qui compte. Comme l’écrit Mises :

 

En réalité l'alternative n'est pas entre un mécanisme sans vie ou un rigide automatisme d'une part, et une planification consciente de l'autre. L'alternative n'est pas entre : plan, ou pas de plan. La question est : de qui le plan ? Chaque membre de la société doit-il faire son plan pour lui-même, ou est-ce un bienveillant gouvernement qui devrait seul faire le plan de tous ? Le problème n'est pas : automatisme ou action consciente ; il est entre action autonome de chaque individu, ou action réservée au seul gouvernement. Il est : liberté ou omnipotence gouvernementale., signifie : « non soumis au contrôle de la volonté... accompli sans pensée active et sans qu'il y ait intention ou direction consciente ». Quel triomphe pour le champion de la planification que de jouer cet atout ! Laissez faire ne signifie pas : laissez des forces mécaniques sans âme fonctionner. Cela signifie : que chaque individu choisisse comment il veut coopérer à la division sociale du travail ; que les consommateurs décident de ce que les entrepreneurs devraient produire. Le planisme signifie laissez le gouvernement seul choisir, et imposer ses décisions par l'appareil de contrainte et de répression.

 

Nous voyons ici un problème utilitariste, le planisme ne pouvant être efficace, car il ne se soucie pas des plans de chaque individu du peuple. Tandis que l’économie de marché est un mécanisme de coordination sociale des plans des individus, et œuvre ainsi à l’intérêt général.

Mais on peut aussi remarquer un problème éthique. Peut-on imposer la volonté d’une personne, ou même d’un groupe, à l’ensemble d’une population, peut-on imposer le plan d’une personne ou d’un groupe de personne à l’ensemble d’une population ? Un plan qui concerne les volontés et les intérêts d’une personne ou d’un groupe.

 

Les règles institutionnelles

Pour que le calcul économique fonctionne, pour que l’allocation des moyens soit efficace, pour que la coordination sociale soit efficace, des règles doivent être respectées. La coordination sociale n’est possible que dans le cadre des règles du libéralisme. Notamment la propriété privée. L’entrepreneur est propriétaire de ses moyens de production, et fait son calcul économique en étant conscient qu’il engage sa propriété. Si la propriété disparaît, il n’y a plus le risque, il n’y a plus la responsabilité. Il n’y a plus de calcul économique. La coordination sociale dépend donc des règles institutionnelles. Sans propriété privée, il n’y a plus de coordination sociale. Les conditions institutionnelles expliquent donc également l’inefficacité du planisme. Mises écrit :

 

Le système du calcul économique en termes de monnaie est conditionné par certaines institutions sociales. Il ne peut s'effectuer que dans un cadre institutionnel de division du travail et de propriété privée des moyens de production, cadre dans lequel les biens et services de tous ordres sont achetés et vendus contre un moyen intermédiaire d'échange appelé monnaie.

 

 

Evolutionnisme

Quittons Mises et passons à Hayek. Friedrich Hayek a prolongé la théorie évolutionniste de Carl Menger. Menger a constaté que la monnaie était une institution qui avait été créée spontanément, sans plan pré-établi, et s’était imposée. Hayek a prolongé le concept. Il souligne que l’information est dispersée entre les individus. Personne ne possède toute l’information. Par conséquent, aucune entité centralisée ne peut établir des règles pertinentes. L’ordre d’une société ne peut venir que des interactions entre les individus. Par les contrats, par les habitudes, des règles apparaissent, qui tiennent compte de l’expérience, qui sont pertinentes alors que la plupart de ceux qui les utilisent n’en connaissent ni les origines, ni les tenants et aboutissants. Ces règles contiennent en fait de l’information, une information pratique qui est ainsi utilisée sans qu’on ait besoin de savoir d’où elle vient. Ce qui conduit à un ordre auto-généré. Un ordre imposé d’en haut ne peut être qu’inefficace, en raison du manque d’information.Les règles ne peuvent pas être adéquates.

 

En d’autres termes, si les hommes en tant que membres de la société civilisée peuvent poursuivre leurs fins individuelles avec plus de succès que s’ils étaient isolés, c’est largement parce que la civilisation leur permet constamment de tirer parti d’un savoir que personnellement ils n’ont pas ; et que l’emploi fait par chaque individu de son savoir particulier sert à d’autres, qu’il ne connaît pas, en leur facilitant la poursuite de leurs buts respectifs. Nous savons peu de chose des faits particuliers auxquels l’ensemble de l’activité sociale s’ajuste continuellement pour fournir ce que nous avons appris à en attendre. Nous en savons encore moins sur les forces qui produisent cet ajustement, et coordonnent de façon appropriée les activités individuelles. Et notre réaction, quand nous découvrons à quel point nous en savons peu sur ce qui nous fait coopérer, est tout compte fait plutôt celle du ressentiment que celle de la curiosité ou de l’admiration. Si nous éprouvons par moment un impétueux désir de démolir radicalement toute la machinerie de la civilisation qui nous prend dans ses mailles, cela est largement dû à notre incapacité de comprendre ce que nous sommes en train de faire.

Friedrich Hayek, La Constitution de la liberté.

 

Créativité de la liberté

Hayek insiste notamment sur la créativité que permet la liberté. Elle permet de s’adapter au changement, créant de nouvelles règles adaptées aux nouvelles situation, créant de nouveaux agencements, adaptés aux besoins de la collectivité. Comme l’écrit Hayek :

 

Tout changement dans la conjoncture rend nécessaire une modification dans l’emploi des ressources, dans la direction et la nature des activités des individus, leurs habitudes et pratiques. Et chaque changement dans les actions de ceux qui sont les premiers touchés appellera des ajustements successifs qui s’étendront progressivement a la société entière. En un sens, tout changement ponctuel crée un ≪ problème ≫ pour la société, encore que nul individu en particulier ne s’en rende compte ; et ce problème est graduellement ≪ résolu ≫ par l’émergence d’un autre ajustement d’ensemble. Les participants au processus n’ont guère idée de la cause qui les fait agir comme ils le font, et nous n’avons aucun moyen de prédire lequel d’entre eux, a chaque étape, fera le premier la démarche appropriée, ou quelle combinaison précise d’informations et de talents, d’attitudes personnelles et d’événements extérieurs, suggérera à un homme la réponse opportune, et par quels canaux son exemple sera perçu par d’autres qui suivront la piste ouverte. Il est difficile de concevoir toutes les combinaisons de savoirs et d’aptitudes qui sont ainsi mises en jeu, et d’où surgira la découverte de procédés ou méthodes bénéfiques qui, une fois trouvés, pourront être acceptés partout. Mais, de la multitude inchiffrable d’humbles retouches effectuées par des inconnus dans le cours de leurs activités familières, ressortent les exemples qui vont prévaloir. Ces menues rectifications sont aussi importantes que les innovations intellectuelles majeures, explicitement reconnues comme telles et diffusées.b Il est bel et bien impossible de savoir d’avance qui se révélera le détenteur de la bonne combinaison d’aptitudes et d’opportunités, conduisant a la meilleure méthode ; et tout aussi impossible de savoir par quels cheminements et démarches, différentes sortes de connaissances et de talents se combineront pour résoudre correctement le problème. Le dosage heureux de savoirs et de compétences ne se décide pas par déliberation collective, entre gens qui cherchent solution a leurs difficultés par un effort conjoint, il est réalisé par les individus qui imitent de plus habiles qu’eux-mêmes, et que guident des signaux ou symboles, tels que les prix offerts pour leur produit – ou encore par les expressions d’estime morale ou esthétique qu’ils recevront pour avoir observe les règles de conduite consacrées – en bref, pour avoir tiré parti du succès des expériences d’autrui. Ce qui est essentiel pour que ce processus fonctionne bien, c’est que chaque personne soit en mesure d’agir selon son savoir particulier, toujours unique dans la mesure ou il renvoie a des circonstances propres, et en mesure aussi de mettre en œuvre ses aptitudes et possibilités dans leurs limites connues d’elle, et pour ses propres objectifs à elle.

Hayek, La Constitution de la Liberté.

 

Cette notion de créativité peut être étendue aux nouveaux produits et services. Un planificateur ne peut pas deviner quels nouveaux produits ou service la collectivité va plébisciter. Il ne peut pas rivaliser avec l’imagination d’une multitude d’entrepreneurs libres, soumis à la démocratie économique de la collectivité, qui accepte ou rejette les produits et services. Le planisme ne peut donc pas être un vecteur de progrès social ni économique, car il ne peut pas inventer tous les produits et services comme le permet la liberté.

 

La liberté des uns profite à tous

Hayek souligne que la liberté des uns profitent à tous. Si on laisse chacun inventer, appliquer ses inventions, dans une société libre ces inventions, que ce soit des produits, des services, des modes d’organisation, seront acceptés par la collectivité si cette dernière les trouve utile. Chacun bénéficiera des inventions de quelques-uns. La liberté profite à tous, même à ceux qui n’inventent et ne proposent rien.

Hayek écrit :

Les avantages que je tire de la liberté sont ainsi largement les résultats d’utilisations de la liberté par d’autres, et, surtout d’utilisations que je n’aurais pu en faire. Le plus important pour moi n’est donc pas nécessairement la liberté que je puis moi-même exercer. Il est certainement plus précieux que tout puisse être tenté par quelqu’un, plutôt que tous puissent faire la même chose. Ce n’est pas parce que nous aimons faire quelque chose, ni parce que nous tenons une liberté spécifique pour essentielle a notre bonheur, que nous avons un titre a être libres. Même si c’est un allie utile, l’instinct qui nous fait nous revolter contre toute contrainte physique n’est pas toujours un guide sur pour justifier ou délimiter la liberté. Ce qui est important n’est pas telle liberté que personnellement je souhaiterais exercer, mais telle liberté dont une personne peut avoir besoin en vue de faire des choses avantageuses pour la societé. La liberté ainsi conçue, nous ne pouvons la garantir a la personne inconnue en question qu’en la donnant a toutes. Les bienfaits de la liberté ne sont donc pas réservés à celui qui est libre – ou pour être plus précis encore : un homme ne bénéficie pas seulement des attributs de la liberté dont il jouit lui-même. Il ne fait pas de doute que, dans l’histoire, des majorités assujetties ont profité de l’existence de minorités libres, ni qu’aujourd’hui des societés non libres profitent de ce qu’elles reçoivent et apprennent de celles qui sont libres. Naturellement, les bienfaits qui dérivent pour nous de la liberté des autres grandissent lorsque le nombre de ceux qui peuvent exercer la liberté s’accroît. Le plaidoyer pour la liberté de quelques-uns s’applique donc a la liberté de tous. Mais il est quand même meilleur pour tous que quelques-uns soient libres plutôt que personne ne le soit ; et il est meilleur aussi que beaucoup jouissent d’une pleine liberté, plutôt que tous n’aient qu’une liberté restreinte. A cet égard, l’importance de la liberté de faire une certaine chose n’a rien a voir avec le nombre de gens qui veulent faire cette chose ; l’importance peut mème être inversement proportionnelle au nombre. Cela implique notamment que la société peut être enserrée dans de nombreuses entraves, sans que la majorité se rende compte de ce que la liberté a été notablement amputée. Si nous acceptions au départ l’idée que la seule pratique de la liberté qui compte est celle de la majorité, nous ne pourrions créer qu’une société stagnante, présentant toutes les caractéristiques de la servitude.

 

Liberté supérieure au dirigisme

En conclusion, les régime dirigiste s’affublent du qualificatif « collectiviste », et fustige l’économie de marché comme étant égoïste. Cependant, ces régimes ne sont pas collectivistes mais dirigistes. Ils imposent un « plan » à l’ensemble de la population, un plan décidé par un groupe de personnes, et qui ne correspond pas à ce que veut la collectivité. Il est impossible pour une personne ou pour un groupe de personnes de mettre en place une bonne allocation des ressources en fonction des besoins, car il n’y a pas de prix dans le planisme, le prix découlant de l’échange, et que le prix est indispensable au calcul économique, qui permet une bonne allocation des ressources en fonction des besoins de la collectivité. C’est ce que démontre Ludwig von Mises.

Poussant le raisonnement plus loin, Hayek souligne que personne ne dispose d’une information complète. L’information est dispersée dans la population. Donc personne ne peut établir de règles concernant l’ensemble de la population, les règles doivent être générées par la base, par les pratiques au jour le jour, par ceux qui, ensemble, détiennent la connaissance.

Finalement, la liberté des uns profite à tous, puisque des individus inventent des produits, des services, des modes d’organisations, qui sont plébiscités par la collectivité. Ce qui n’est pas possible dans un régime dit collectiviste, qui ne peut que rester stagnant, comme l’URSS.

Le colectivisme n’est donc qu’un dirigisme, ce qu’on appelle aussi planisme, qui est inefficace économiquement, et qui pose aussi une question éthique : a-t-on le droit d’imposer la volonté, le plan, d’un petit groupe à l’ensemble d’une population ?

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BIDEN PLAN DE RELANCE

16 Mai 2021 , Rédigé par Le blog autrichien

Le plan de relance de Biden

 

Vive Joe Biden ! L’actuel président est porté au pinacle, c’est le nouveau héros de l’économie. Pour quelle raison ? Son méga plan de relance, basé sur de méga dépenses et des impôts. Politique keynésienne et redistribution, que demande le peuple ?

Ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis est intéressant du point de vue de l’étude de l’économie. Contrairement à l’école autrichienne, la plupart des économistes refusent la théorie pour se baser sur les études statistiques. L’économie est pour eux une science empirique et inductive, c’est-à-dire que l’on part de l’observation pour en induire un raisonnement, et non déductive comme l’école autrichienne, qui part de l’axiome de l’action et déduit ses conséquences. Mais, aujourd’hui, adoptons le point de vue empirique, pour comprendre les effets, mais aussi les raisons du plan de relance de Biden. Nous verrons que l’école autrichienne permet d’expliquer les ratés de ce plan. Mais, également, que les motivations n’en sont pas forcément économiques. Ce qui aboutira à une réflexion sur l’interventionnisme.

 

Les effets de la relance

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, deux idées se sont imposées aux Etats du monde occidentale : le keynésianisme, et l’État providence. Ces deux idées sont complémentaires. Les keynésiens considèrent que verser de l’argent aux individus est à la fois une aide et un moyen de soutenir l’économie par la consommation. Donc, le plan de relance de Biden est à la fois une aide, et un moyen de relancer l’économie.

Cependant, ce n’est pas ce qui se produit. Les créations d’emplois sont étonnamment faibles. Les allocations très généreuses aux chômeurs sont mises en cause. Elles détourneraient les gens du travail. Après tout, on ne peut pas le leur reprocher. Sans qu’ils ne demandent rien, on leur verse de l’argent ! Pourquoi ne pas en profiter ?

Mais, évidemment, moins de travailleurs signifie moins de production, moins de produits et de services offerts. Nous voyons ici qu’une augmentation de la monnaie distribuée aux gens n’entraînent pas une hausse de la production, et donc plus d’emploi. Ce qui est logique si on en revient à la théorie économique, la vraie, pas celle basée sur des statistiques.

L’économie, comme nous l’avons déjà souligné par ailleurs, c’est l’échange. Si je sais fabriquer des pulls, je n’ai pas besoin de tous les pulls que je fabrique. Je vais donc chercher à les échanger contre quelque chose qui me sera plus utile. Des chaussettes, par exemple. Ou contre quelque chose qui me permettra d’acheter ce que je veux : de la monnaie. Si je suis fabricant de chaussettes, je n’ai pas besoin de toutes les chaussettes que je fabrique. Je vais chercher à les échanger contre quelque chose qui me sera plus utile. Un pull par exemple. Ou contre quelque chose qui me permettra d’acheter ce que je veux : de la monnaie.

Dans l’échange, chacun obtient plus qu’il n’abandonne, ce qu’on appelle aujourd’hui un jeu un somme positive. Surtout, l’économie, ce n’est pas l’offre ou la demande, c’est l’offre ET la demande. On en revient à la loi de Say : les produits s’échangent contre des produits. Distribuer de l’argent ne va pas relancer l’économie.

Ce qui explique les échecs du keynésianisme, et l’échec prévisible de la soi-disant théorie moderne de la monnaie, qui considère que pour atteindre la prospérité économique il suffit de créer et distribuer de la monnaie. On peut se demander par ailleurs comment on peut qualifier de moderne une idée aussi éculée.

 

L’inflation

Evidemment, on peut se féliciter d’un des effets de cette pénurie de main d’œuvre : certains salaires augmentent. Nous sommes dans un cercle vertueux : les allocations forcent les entreprises à augmenter les salaires, ce qui rend le travail plus rémunérateur, et vive le progrès social ! Sauf que si les salaires augmentent, il y a deux conséquences. D’abord, moins d’emplois, car toutes les entreprises n’ont pas la capacité de suivre cette augmentation. Ensuite, une augmentation des prix à la consommation. Et une augmentation sur des services normalement accessibles aux classes les moins riches. Si le prix du hamburger chez une chaîne comme Mac Donalds augmente, ce sont les classes populaires qui sont impactées et qui voient leur pouvoir d’achat diminuer. Les classes supérieures, de toutes façons, peuvent aller dans des restaurants qui pratiquent des prix suffisamment élevés pour plus rémunérer le personnel.

On peut en dire autant des impôts sur la production. Ils mettent une pression sur les coûts, qui n’incite à embaucher, car ces impôts viennent diminuer la valeur ajoutée, qui sert à payer les salariés. Et ils renchérissent les prix de vente.

La politique de Biden est une expérience grandeur nature, qui montre que se réalisent les conséquences prévues par l’application de la théorie économique. Evedemment, d’un point de vue social, si les impôts augmentent, on peut craindre que certains aient des difficultés à retrouver un emploi, comme on peut craindre que l’inflation touche le pouvoir d’achat des moins aisés. Mais, cela n’empêche pas la politique de Biden d’être encensée.

 

Pourquoi un plan de relance ?

L’observation de l’économie américaine amène à se poser cette question incongrue pour un keynésien : mais pourquoi un plan de relance ? L’économie des Etats-Unis va bien. Le Président Donald Trump a laissé une économie en excellente santé, avec un taux de chômage historiquement faible, et des gains salariaux pour les moins aisés. Aujourd’hui, d’ailleurs, les Etats qui ont bien géré la pandémie, c’est-à-dire qui ne se sont pas lancés dans un confinement forcené, connaissent des taux de chômage faibles (sans explosion des morts dus au virus chinois par rapport aux Etats qui ont pris des mesures extrêmes de confinement). Il n’y a pas de crise économique, juste un problème de gestion de la pandémie, et il suffit de copier les bonnes pratiques des Etats qui ont réussi à soutenir l’économie sans faire exploser le nombre de morts. Alors, pourquoi un plan de relance ?

Une réponse est la pandémie. Les Etats qui ont mal géré la pandémie, imposant un confinement destructeur économiquement et socialement, sans différence quant au nombre de victimes, sont des Etats démocrates, comme Biden. Le plan de relance est destiné à financer ces Etats. Evidemment, d’un point de vue éthique, c’est discutable, puisque les bons élèves financent les mauvais, qui ont largement eu le temps de changer de politique. Mais, ce qui est intéressant ici, c’est de voir que ce plan qui est officiellement destiné à relancer l’économie, et présenté comme tel, a peut-être d’autres objectifs. Nous entrons ici dans les relations entre politique et économie. Ce qui est présenté comme bénéfique économiquement peut avoir d’autres fins.

Ensuite, ce plan est présenté comme un plan de développement des infrastructures des Etats-Unis. Celles-ci sont en effet en mauvais état. Cependant, le plan étonne car il concernerait en fait assez peu les routes et les ponts. Il concernerait plus les infrastructures soi-disant écologiques.

Bref, sans aller plus loin, sous prétexte de relance, Biden cherche à financer des Etats de la même obédience que lui, et à faire avancer un agenda idéologique.

 

Economie, politique et idéologie

Ce qui est présenté comme un plan de relance n’en est pas forcément un. La politique répond à des impératifs de pouvoir, de clientélisme, d’imposition d’une idéologie. Les effets de la politique de Biden montrent son aberration en matière économique. Mais l’objectif n’est pas forcément économique.

 

 

 

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LA CATALLACTIQUE

5 Avril 2021 , Rédigé par Le blog autrichien

La Catallactique


 

La catallactique (aussi appelée catallaxie), c’est ainsi que l’école autrichienne d’économie nomme l’économie, à la suite de Ludwig von Mises. La catallactique est englobée dans la science de l’agir humain, la praxéologie. En effet, tous les individus agissent. Certaines de leurs actions sont catallactiques, c’est-à-dire économiques. Mais il peut être malaisé de distinguer les actions catallactiques, car l’action humaine n’est pas forcément dissociable.

L’économie, c’est l’échange

Friedrich Hayek explique que le terme catallactique « a été tiré du terme katallatein (ou katallassein) qui signifiait originairement, et de façon éclairante, non seulement « échanger » mais aussi « admettre dans la communauté » et « faire d’un ennemi un ami ». De là, l’adjectif « catallactique » a été dérivé pour remplacer « économique » afin de désigner l’espèce de phénomène dont s’occupe la science de la catallactique. » (Droits, législation et liberté, T2)

Mises a écrit :

« Il n'y a jamais eu de doutes ni d'incertitudes quant au domaine de la science économique. Depuis le moment où les gens ont souhaité une étude systématique de l'économie ou économie politique, tous ont été d'accord que la mission de cette branche du savoir est d'étudier les phénomènes de marché ; c'est-à-dire, la détermination des taux d'échange mutuels des biens et services négociés sur les marchés, leur source dans l'agir de l'homme et leurs répercussions sur ses actions ultérieures. » (L’action humaine)

Ce que l’on peut souligner, c’est que l’échange est au cœur de la catallactique, au cœur de l’économie donc. Nous avons remarqué dans un premier temps que l’intérêt pour l’économie provient de la multiplication du commerce international au seizième siècle, qui a suscité l’intérêt des scolastiques espagnol (voir ici). Puis, nous avons vu ce qu’était l’échange (voir ici) : chacun y tire son bénéfice. Ensuite, nous avons vu que le prix naît de l’échange (voir ici).

Au sein de la praxéologie, la catallactique traite de l’échange, logiquement. Car l’économie c’est l’échange.

Délimitation de la catallactique

Dès Carl Menger, le fondateur de l’école autrichienne d’économie, l’école autrichienne cherche à distinguer le comportement économique de l’individu, tout en considérant qu’une action n’entre pas forcément dans la seule catégorie « économie ». Comme l’écrivait Menger :

« Seule la totalité des sciences sociales exactes permettrait de nous faire comprendre de manière exacte les phénomènes sociaux, ou une partie déterminée de ceux-ci, dans leur réalité effective empirique tout entière. » (Recherche sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique en particulier)

Cependant, délimiter précisément le champ de la catallactique, au sein de la science de l’action humaine qu’est la praxéologie, n’est pas aisé et ne peut être fait que grossièrement.

Par exemple, rappelons que la valeur est subjective. Chacun classe les différentes utilités d’un objet, d’un service, et la valeur rattachée à ces usages, de manière subjective, en fonction de ses goûts, de ses valeurs morales, etc. Donc, le prix, qui est la quantité de monnaie contre laquelle le bien ou le service est échangé, dépend indirectement de ces critères non économiques. C’est ce que souligne Mises quand il écrit :

« Mais nous ne devons pas sous-estimer le fait que dans la réalité aucune nourriture n'est évaluée seulement pour son pouvoir nutritif, aucun vêtement pour la seule protection qu'il procure contre le froid et la pluie. Il est indéniable que la demande des marchandises est largement influencée par des considérations métaphysiques, religieuses et morales, par des jugements de valeur esthétique, par les coutumes, habitudes, préjugés, traditions, modes changeantes, et par bien d'autres choses. Pour un économiste qui voudrait tenter de cantonner ses recherches aux seuls aspects « matériels », l'objet de la recherche s'évanouit aussitôt qu'il cherche à le saisir. » (L’action humaine)

Et Mises ajoute :

« Tout ce qu'on peut affirmer est ceci : l'économie est principalement intéressée par l'analyse de la détermination des prix en monnaie des biens et services échangés sur le marché. Pour remplir cette tâche, elle doit partir d'une théorie générale de l'agir humain. De plus, elle doit étudier non seulement les phénomènes du marché, mais non moins la conduite hypothétique d'un homme isolé et d'une collectivité socialiste. Finalement, elle ne doit pas confiner ses recherches dans ces modes d'action que le langage courant appelle des actions « économiques », mais les étendre à des actions que, d'une manière de parler lâche, l'on appelle « non économiques ». »

Par conséquent, l’objet de la catallactique, c’est l’étude de l’action humaine dans le cadre de l’économie. L’économie est en effet constituée des actions économiques des individus. Nous sommes dans le cadre de l’individualisme méthodologique : ce sont les actions des individus qui font la société. Mais une action humaine n’est pas motivée spécifiquement par des motifs purement économiques. Donc, délimiter la catallactique est malaisée, et son étude implique l’étude de la science qui l’englobe, la science de l’agir humain, appelée la praxéologie.

Il est malaisé de délimiter le domaine de la catallactique car, par exemple dans le cas de la valeur, le calcul économique est imbriqué dans des considérations non économiques. Par contre, certaines actions peuvent être décomposées en une composante économique et une composante non économique. Par exemple, Mises donne l’exemple suivant :

« L'homme qui agit est une unité. L'homme d'affaires qui possède seul sa firme efface parfois la frontière entre les affaires et la charité. S'il souhaite aider un ami dans le besoin, le tact peut lui suggérer un procédé qui évitera à ce dernier la gêne de vivre de charités. Il donne à l'ami un emploi dans son bureau bien qu'il n'ait pas besoin de son aide ou qu'il puisse embaucher quelqu'un d'équivalent pour un salaire moindre. Alors le salaire convenu apparaît, dans la forme, comme une partie des dépenses de l'affaire. En fait il est la dépense d'une fraction du revenu de l'entrepreneur. D'un point de vue strict, c'est une consommation et non une dépense destinée à augmenter les profits de la firme. » (L’action humaine)

Soulignons ici la précision et la rigueur logique de Mises. Il est parfois reproché à l’économie de tout ramener à un calcul égoïste de bénéfice par rapport au coût. A la suite de Menger, Mises souligne que le comportement économique est englobé dans le comportement global de l’individu. La science économique, la catallactique, tente de l’isoler. Mais la tâche est imprécise. Donc, il faut étudier la praxéologie. La critique de tout ramener au comportement économique n’a plus d’effet.

La catallactique, c’est-à-dire l’économie, fait partie de l’action humaine, elle en est indissociable. C’est une des grandes avancées de Mises en sciences économiques.

La science économique aujourd’hui

Aujourd’hui, la science économique est basée sur des modélisations statistiques, avec de savants calculs sur des agrégats globaux, demande globale, investissements globaux, emploi global, ce qu’on appelle la macroéconomie. L’action humaine, l’individu, l’humanisme sont bien loin. Bien sûr, on vous dira que pour élaborer ces modélisations, on s’est appuyé sur des études portant sur les comportements des individus, ce qu’on appelle la microéconomie.

Implicitement, ces économistes considèrent qu’il existe des relations quantitatives fixes dans les comportements humains. C’est-à-dire qu’un investissement de tant d’euros aura pour conséquence une croissance de tant en pourcentage. C’est une hypothèse forte, mais pas discutée. Pas discutée car elle n’est pas envisagée comme une hypothèse, mais comme un fait. On recherche ce genre de lois en économie, pour faire comme en physique. Seulement, si une pomme ou une météorite suivent les mêmes lois physiques, deux individus différents suivent-ils les mêmes motivations ? Certes, la statistique va déterminer les motivations les plus courantes, et les probabilités vont déterminer les comportements probables. Mais cela ne correspond pas à la détermination de lois comme en sciences physiques. Les statistiques décrivent le passé. Et les probabilités ne sont que… probables. Rien à voir avec les lois de la physique.

L’école autrichienne d’économie a une approche humaniste de l’économie : c’est l’individu, l’être humain qui est au centre de l’économie. Plus précisément, ce sont ses actions, car l’économie, la catallactique, comme la praxéologie, ne cherche pas à connaître les fondements profonds des actions humaines, et étudie juste les actions. De même que, contrairement au socialisme, elle ne cherche pas à formater les individus.

La catallactique est ainsi une approche humaniste de la science économique.


 


 

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Apriorisme axiomatique

28 Mars 2021 , Rédigé par L'école autrichienne d'économie

L’apriorisme axiomatique


 

L’apriorisme est la caractéristique de l’école autrichienne d’économie. Ludwig von Mises a précisé cette méthodologie en posant comme base l’axiome de l’action.

L’économie comme une science

L’économie est une science jeune, comme le souligne Ludwig von Mises. Elle n’est pas une science qui existe depuis l’antiquité, ni ne dérive d’une telle discipline. Mises écrit :

« Mais l'économie ouvrit à la science des hommes un domaine précédemment inaccessible et auquel on n'avait jamais pensé. La découverte d'une régularité dans la succession et l'interdépendance de phénomènes de marché allait au-delà des limites du système traditionnel du savoir. Elle apportait un genre de connaissance qui ne pouvait être considéré comme relevant de la logique, des mathématiques, de la psychologie, de la physique, ni de la biologie. » (L’action humaine)

Cela explique le questionnement épistémologique. Mises commence ainsi son magnus opus, L’action humaine, par ce questionnement épistémologique : qu’est-ce que l’économie et comment aborder cette discipline.

Dès l’origine, l’ambition de celui qui est considéré comme le fondateur de l’école autrichienne d’économie, Carl Menger, a été de faire de l’économie une science. Il déplore dans l’avant-propos de son livres, Principes d’économie politique, l’état de la science économique à son époque. Il a pour objectif de définir une science économique pure. Il écrit ainsi :

« Nous nous efforcerons dans ce qui suit de rapporter les phénomènes complexes de l’économie humaine aux plus simples d’entre eux qui sont encore des éléments accessibles à des considérations certaines, nous nous efforcerons de mesurer ces éléments conformément à leur nature, et de chercher à établir à nouveaux frais comment les phénomènes économiques complexes se développent selon des lois à partir de leurs parties élémentaires. »

(Carl Menger, Principes d’économie politique)

La volonté de Menger est d’isoler le comportement économique, pour avoir une théorie qui s’applique à toutes les époques et tous les pays, comme n’importe quelle science. Comme l’écrit Gilles Campagnolo :

« En énonçant ses principes sous la forme d’une théorie générale pure, Menger accomplissait en quelque sorte la véritable « révolution copernicienne » de cette science. »

(Carl Menger, Principes d’économie politique, Le texte dans son contexte par Gilles Campagnolo)

Définir une théorie économique pure entraîna Menger dans la querelle des méthodes. En effet, étant de langue allemande, Menger s’est heurté à l’école historiciste allemande, qui liait économie et histoire. Ce qui entraîna le livre de Menger, Recherche sur la méthode dans les sciences sociales et en économie en particulier.

Ce n’est pas l’objet ici de traiter de cette querelle, sans en sous-estimer l’importance, même si Schumpeter considérait qu’elle a été une perte de temps. Ce qui est souligné ici, c’est la volonté de Car Menger, fondateur de l’école autrichienne d’économie, de faire de l’économie une science pure, une volonté de distinguer les éléments purement économiques du comportement des individus. Menger écrivait :

« Seule la totalité des sciences sociales exactes permettrait de nous faire comprendre de manière exacte les phénomènes sociaux, ou une partie déterminée de ceux-ci, dans leur réalité effective empirique tout entière. »

La précision est d’importance. Dès l’origine, l’école autrichienne cherche à isoler le comportement économique, de manière rigoureusement scientifique, mais reconnaît que l’individu n’est pas mû uniquement par des motifs économiques. Alors que l’on reproche parfois à l’économie de réduire le comportement de l’individu au calcul économique.

L’apriorisme en économie

La méthode scientifique de l’école autrichienne repose sur l’apriorisme. Une fois encore, dès l’origine, c’est l’approche de Carl Menger. Puis, Ludwig von Mises a parachevé les fondements méthodologiques de l’école autrichienne. Pour expliquer l’apriorisme, prenons l’exemple du concept de valeur en économie.

L’école classique, avec Adam Smith et David Ricardo, considérait que la valeur était intrinsèque à un objet, et ils la reliaient à la quantité de travail intégrée dans l’objet. Ils considéraient certes un prix de marché, généré par le jeu de l’offre et de la demande, mais à long terme le prix doit tendre vers la valeur intrinsèque.

Cette théorie est surprenante, car à l’époque, les scolastiques, ou quelqu’un comme l’abbé de Condillac, avaient déjà plus avancé dans la théorie de la valeur. Cette théorie posait aussi problème : pourquoi l’eau, si utile, vaut-elle moins que le diamant. C’est le problème du paradoxe du diamant. La théorie de la valeur marginale a résolu ce paradoxe.

Chaque individu classe les différentes utilisations d’un produit, ou d’un service. Prenons l’exemple de l’eau. l’individu classe ses utilisations de l’eau. La plus importante, se désaltérer. Ensuite, arroser ses champs. Puis, se laver. Puis, laver ses vêtements. Puis, laver sa maison. Puis, selon ses goûts, arroser ses plantes, laver sa voiture, remplir sa piscine, remplir le pistolet à eau du petit dernier.

Nous voyons que l’utilité de l’eau est classée du besoin le plus vital aux besoins les moins vitaux. Par conséquent, si l’eau est si rare que l’individu en trouve à peine pour se désaltérer, il lui accordera une grande valeur. Si l’eau est suffisamment abondante pour qu’il se permette de remplir le pistolet du petit dernier, l’eau aura moins de valeur. C’est la dernière utilisation de l’eau qui fixe sa valeur. C’est ce qu’on appelle l’utilité marginale. A contrario, le diamant est si rare que ceux qui en veulent sont prêts à en payer le prix. (Pour une présentation plus détaillée de la théorie de la valeur, voir ici.)

Pour définir cette théorie de la valeur, nous sommes parti de l’individu. C’est l’individu qui est étudié, sa manière de considérer la valeur. Ce qu’on appelle aujourd’hui l’individualisme méthodologique. Il s’agit d’isoler la plus petite entité en économie, en l’occurrence l’individu. L’économie est constituée des actions des individus. Même s’ils peuvent agir en groupe, s’ils peuvent subir des influences, même l’action d’un groupe est composé des actions des individus. C’est pourquoi l’individu est choisi comme point de départ de l’étude en économie.

Ensuite, nous remarquons qu’un simple raisonnement suffit pour comprendre la valeur. Il n’est pas fait appel à une observation empirique, à aucune sorte de statistique. Il n’est pas fait appel à une expérience, on n’a pas testé empiriquement une hypothèse. D’ailleurs, qu’amènerait l’observation empirique sur ce sujet ? C’est ce qu’on appelle un raisonnement a priori. C’est-à-dire qu’il ne se base pas sur l’observation empirique, mais sur la logique formelle.

 

L’axiome de l’action

Il faut un point de départ à l’apriorisme en économie, pour l’établir sur une base solide. Ce point de départ, selon Mises, est l’axiome de l’action. Un axiome n’est pas démontrable, mais il s’impose de lui-même par son évidence. L’axiome de l’action dit simplement que tout individu agit. Le simple fait de le lire, de le penser, est une action. Il est irréfutable.

A partir de cet axiome, Mises définit ce qu’il nomme la praxéologie : la science de l’action humaine. Chaque individu agit. La praxéologie est la science qui étudie l’action humaine. Au sein de la praxéologie, l’économie, que Mises appelle la catallactique, étudie les phénomènes économiques.

Kant et l’école autrichienne d’économie

L’approche aprioriste et axiomatique semble influencée par Kant, et sa Critique de la raison pure. C’est Kant qui a définit les catégories de propositions a priori et a posteriori, comme l’explique Hans Hermann Hoppe dans sa Méthodologie autrichienne. Nous ne pouvons ici que reprendre l’explication très claire de Hoppe :

« Kant, au sein de sa critique de l’empirisme classique, en particulier celui de David Hume, développa l’idée que toutes nos propositions peuvent être classées selon deux cas : d’un côté, elles sont analytiques ou synthétiques ; d’un autre côté, elles sont a priori ou a posteriori. Le sens de ces catégories est en bref le suivant. Une proposition est analytique lorsque les moyens de la logique formelle suffisent pour la savoir vraie ou non ; sinon, la proposition est synthétique. Et une proposition est dite a posteriori lorsque l’observation est nécessaire pour établir sa vérité, ou du moins la confirmer. Si l’observation n’est pas nécessaire, la proposition est dite a priori. La marque caractéristique de la philosophie kantienne tient à l’affirmation que des propositions synthétiques a priori vraies existent — et c’est parce que Mises souscrit à cette thèse qu’on peut le qualifier de kantien. Les propositions synthétiques a priori sont celles dont la valeur de vérité peut être définitivement établie, même si, pour ce faire, les moyens de la logique formelle ne sont pas suffisants (quoi que nécessaires) et les observations sont inutiles. Selon Kant, les mathématiques et la géométrie apportent des exemples de propositions synthétiques a priori vraies. Mais il pense aussi d’une proposition telle que le principe général de causalité, c’est-à-dire l’affirmation qu’il existe des causes opératoires invariantes dans le temps et que tout évé-nement est part d’un réseau de telles causes, qu’elle est une proposition synthétique a priori vraie. »

(Hans Hermann Hoppe, Science économique et méthodologie autrichienne)

L’apriorisme est déjà présent chez Carl Menger, fondateur de l’école autrichienne. Gilles Campagnolo, qui a étudié les annotations portées par Menger sur ses livres, écrit :

« Menger maintenait des positions de principe qui n’appelaient pas d’accommodement, il s’agissait de la déduction exacte des lois de la science. Il désignait ainsi les relations typiques a priori comme des « lois suivies par les biens eu égard à leur qualité de biens » (intitulé de la section 3, chapitre I des Principes). La formation de lois a partir de concepts formulés a priori distingue la science de toute autre forme de savoir. Il peut être utile et louable de mener l’enquête historique, mais pour Menger, l’idée que l’histoire (ou toute méthode essentiellement inductive) puisse fournir la base solide d’une théorie pure, en économie ou dans une autre science pure, est déjà de celles qu’il faut rejeter. Cette attitude ferme était indispensable pour réformer l’économie classique. La tâche était possible à condition de promouvoir une théorie refondée sur des bases solides communes à toutes les sciences à ce niveau d’analyse. »

(Carl Menger, Principe d’économie politique, Le texte dans son contexte par Gilles Campagnolo)

C’est la recherche d’une théorie pure qui amène l’école autrichienne d’économie à reprendre les concepts kantiens. En soulignant qu’il s’agit d’une reprise de ces concepts pour les adapter à l’économie, car Kant n’a pas écrit sur l’économie. Gilles Campagnolo conclut, d’après les annotations des œuvres de Kant par Menger :

« Il reste malheureusement impossible de conclure plus qu’à un intérêt certain de la part de Menger pour la tentative de réforme formée par Kant en philosophie, ainsi qu’à de l’insatisfaction que celui-ci ne l’ait pas étendue, regrette Menger, à l’économie. »

(Carl Menger, Principe d’économie politique, Le texte dans son contexte par Gilles Campagnolo)

De même, Hoppe considère que Mises n’est pas un kantien pur et simple, mais qu’il a porté l’épistémologie au-delà du point où Kant l’a laissée. La réflexion épistémologique de l’école autrichienne d’économie s’inspire donc de Kant, tout en s’en éloignant.

 

L’économie comme une science déductive

L’apriorisme axiomatique permet de fonder la science économique sur une base solide, et de lui donner une rigueur mathématique : elle part d’un axiome, et se déroule selon une stricte logique formelle, comme les mathématiques. Ce qui permet d’élaborer une science à partir de déductions. C’est aussi un trait caractéristique de l’école autrichienne d’économie : la méthode déductive.

La déduction consiste à partir du général pour aller au particulier, tandis que l’induction part dut particulier pour aller au général. Partir de statistiques pour élaborer une théorie économique, c’est une méthode inductive. Par exemple, le héros de Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, souligne qu’il pratique l’induction, car il élabore ses théories à partir des indices matériels. Partir de principes généraux, c’est une méthode déductive.

Luwig von Mises donc basé l ‘école autrichienne d’économie sur une méthodologie aprioriste, basée sur l’axiome de l’action, ce qui en fait une théorie déductive, et extrêmement rigoureuse, aussi rigoureuse que les mathématiques.

 

Scientificité en économie

L’apriorisme axiomatique de l’école autrichienne d’économie, défini par Mises, est critiqué. Ce n’est pas la méthodologie qui est considérée généralement comme scientifique en économie aujourd’hui. L’économie aujourd’hui est considérée comme devant être une science positive, c’est-à dire expérimentale. C’est la justification de Milton Friedman, dans La méthodologie de l’économie positive, qui pose que :

« La finalité d'une science positive est la constitution d'une "théorie" ou d'une "hypothèse" qui permette des prédictions valides et signifiantes (c'est-à-dire qui ne soient pas de l'ordre du truisme) concernant des phénomènes non encore observés. » (herve.dequengo.free.fr, Praxéologie et économétrie : une critique de l'économie positive.)

C’est aussi la thèse de la réfutabilité de Karl Popper, qui considère que tout énoncé scientifique doit être réfutable empiriquement.

La science économique se cherche une justification scientifique. Aujourd’hui, elle va la chercher du côté des mathématiques, et des sciences expérimentales, et conspue l’apriorisme axiomatique de l’école autrichienne, en le qualifiant de radical. Cependant, il y a une incohérence dans cette dénonciation de l’apriorisme. En effet, la théorie marginale de la valeur est communément acceptée. Or, cette théorie est totalement aprioriste. On parle d’un apriorisme implicite de la théorie économique.

La course vers la scientificité

Les économistes sont dans une sorte de course à la scientificité. Ils cherchent à faire de l’économie une science dite dure, comme les mathématiques, ou la physique. Pour cela, ils appliquent les méthodologies des sciences dites dures. En particulier, ils se basent sur l’expérience. Ils émettent une hypothèse, puis la testent à l’aide de statistiques.

Pour l’école autrichienne, cela reste de l’historicisme. Les statistiques sont des faits, qui s’inscrivent dans une histoire, mais qui ne démontrent rien scientifiquement.

Nous voyons là une opposition entre l’économie vue en tant que science expérimentale, dite dure, et l’économie en tant que science humaine. D’un côté, l’idée que l’économie, pour être scientifique, doit être expérimentale. Ce qui signifie aussi qu’elle étudie des relations entre des quantités : demande globale, offre globale, emploi globale, etc. Et qu’il est possible d’influer sur ces agrégats en fonction des desiderata politiques.

De l’autre, une vision de l’économie en tant que science humaine. L’économie est la résultante des millions d’actions de millions d’individus. C’est la vision de l’école autrichienne. Ce sont donc deux visions qui s’opposent.

Bibilographie :

L’action Humaine, Ludwig von Mises

Principes d’économie politique, Carl Menger

Science économique et méthodologie autrichienne, Hans Hermann Hoppe

Recherche sur la méthode dans les sciences sociales et en économie en particulier, Carl Menger.

 
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La déflation: un danger?

6 Mars 2021 , Rédigé par L'école autrichienne d'économie, le blog

La déflation : un danger ?

La déflation, un danger ? C’est ce que prétendent les banques centrales, qui fixent un objectif d’inflation. Pourtant, l’histoire économique montre que les périodes de déflation ont été des périodes de croissance, sauf une exception.

Déflater le Mythe de la Déflation

Par Chris Casey, publié sur le site du Mises Institute le 2 avril 2014

Christopher P. Casey est Managing Director à WindRock Wealth Management.

La peur de la déflation sert de justification théorique à chaque mesure inflationniste prise par la Réserve Fédérale et les banques centrales à travers le monde. C'est pourquoi la Réserve Fédérale vise un objectif taux d'inflation de 2%, et non de 0%. C'est en grande partie pourquoi la Réserve Fédérale a plus que quadruplé l'offre de monnaie depuis août 2008. Est c'est, de façon remarquable, un grand mythe, parce qu'il n'y a rien qui soit de façon inhérente dangereux ni dommageable à concernant la déflation.

La déflation est crainte non seulement par les partisans de Milton Friedman (ceux de la prétendue Ecole Monétariste ou Ecole d'économie de Chicago), mais aussi par les économistes keynésiens. Le chef de file keynésien Paul Krugman, dans un article du New york Times en 2010 intitulé "Pourquoi la déflation est mauvaise", a cité la déflation comme la cause de la chute de la demande globale puisque "quand les gens s'attendent à des prix en baisse, ils deviennent moins désireux de dépenser, et en particulier moins désireux d'emprunter."(1)

Sans doute pense-t-il que le report des dépenses dure indéfiniment. Mais nous savons d'expérience que, même face à des prix en chute, les individus et les entreprises continuent, à un certain point, d'acheter les biens et services en question. La consommation ne peut pas être éternellement repoussée. Nous voyons cela chaque jour dans l'industrie de l'informatique et de l'électronique : la valeur d'usage d'un iPhone durant les six prochains mois vaut plus que l'épargne rendue possible en retardant cet achat.

Un autre argument dans le dénigrement de la déflation concerne les profits. Avec des prix en baisse, comment les entreprises pourront-elles en faire si les marges sont réduites ? Mais la marge bénéficiaire, par définition résulte à la fois des prix de vente et des coûts. Si les coûtsqui sont après tout des prix eux-mêmes – chutent également dans les mêmes proportions(et il n'y a aucune raison qu'ils ne le fassent pas), les profits ne sont pas affectés.

Si la déflation n'impacte ni la demande globale ni les profits, comment peut-elle causer des récessions ? Elle ne le fait pas. Examiner chaque période de récession depuis la Grande Dépression mènerait à cette conclusion.

De plus, l'expérience économique des USA durant le dix-neuvième siècle est encore plus parlante.

La déflation: un danger?

Deux fois, tandis qu'elle connaissait une croissance économique soutenue et significative, l'économie américaine "a enduré" des périodes de déflation de 50%.(2) Mais qu'en est-il de la "preuve statistique" apportée dans l'ouvrage de Friedman (NdT : et Anna Schwartz) A Monetary History of the United States ? Une étude plus robuste a été complétée par plusieurs économistes de la Réserve Fédérale qui ont trouvé que :

le seul épisode pour lequel nous trouvons des preuves d'un lien entre déflation et dépression est la Grande Dépression (1929-34). Nous ne trouvons en fait aucun lien durant aucune autre période. … Ce qui est frappant c'est que presque 90% des épisodes de déflation n'ont pas connu de dépression. Dans un large contexte historique, au delà de la Grande Dépression, la notion que déflation et dépression sont liées disparaît en fait.(3)

Si la déflation ne cause pas de récessions (ou de dépressions comme elles étaient connues avant la deuxième guerre mondiale), qu'est-ce qui le fait ? Et pourquoi était-elle si marquée durant la Grande Récession ? Selon les économistes de l'école autrichienne d'économie, les récessions partagent les mêmes sources : une inflation artificielle de l'offre de monnaie. Le "malinvetissement" qui s'ensuit, causé par des taux d'intérêt baissés artificiellement est révélé quand les taux d'intérêt repartent vers leur taux naturel déterminé par l'offre et la demande d'épargne.

Dans la récession qui en résulte, si les prêts basés sur la monnaie en réserves fractionnaires font défaut ou sont remboursés, si une banque centrale contracte l'offre de monnaie, et/ou si la demande de monnaie augmente significativement, une déflation peut se produire. Plus fréquemment, cependant, comme les banques centrales augmentent frénétiquement l'offre de monnaie dès l'approche d'une récession, une période d'inflation (ou du moins de non déflation) sera subie. Ainsi la déflation, parfois un symptôme, est injustement décriée comme étant une source de récession.

Mais les banquiers centraux d'aujourd'hui ne partagent pas cet avis. En 2002, Ben Bernanke avait comme opinion qu'une "déflation soutenue peut être hautement destructive pour une économie moderne et devrait être fortement combattue"(4). L'actuelle présidente de la Réserve Fédérale, Janet Yellen, partage ses craintes :

Il est concevable que cette très basse inflation puisse se transformer en une franche déflation. Pire encore, si la déflation s'intensifie, nous pourrions nous retrouver dans une spirale dévastatrice dans laquelle les prix chutent à un rythme de plus en plus rapide et l'activité économique coule de plus en plus.(5)

Aujourd’hui amarrés à aucune contrainte d'étalon or et plombés par une dette gouvernementale massive, dans tous les scenarii possibles opposant le spectre de la déflation aux ravages de l'inflation, les préjugés et les phobies des banquiers centraux choisiront cette dernière. Ce choix est aussi inévitable qu'il sera dévastateur.

Publié par le Mises Institute sous licence : CC BY-NC-ND 4.0

(Traduction précédemment parue sur le blog Analyse Libérale, cessé aujourd’hui.)

 

1.(Krugman, Paul. “Why is Deflation Bad?” The Conscience of a Liberal. The New York Times 2

2.(McCusker, John J. “How Much Is That in Real Money?: A Historical Price Index for Use as a Deflator of Money Values in the Economy of the United States.” Proceedings of the American Antiquarian Society, Volume 101, Part 2, October 1991, pp. 297-373.)

3.Atkeson, Andrew and Kehoe, Patrick. Federal Reserve Bank of Minneapolis. Deflation and Depression: Is There an Empirical Link? January 2004

4.Bernanke, Ben.“Deflation: Making Sure ‘It’ Doesn’t Happen Here.” Remarks by Governor Ben S. Bernanke Before the National Economists Club, Washington,D.C.21november2002.http://www.federalreserve.gov/boarddocs/speeches/2002/20021121/)

5.Yellen, Janet. A View of the Economic Crisis and the Federal Reserve’s Response Presentation to the Commonwealth Club of California. San Francisco, CA 30 June 2009. http://www.frbsf.org/our-district/press/presidents-speeches/yellen-speeches/2009/june/yellen-economic-crisis-federal-reserve-response/

 

 

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Définition du mot entrepreneur : l'apport décisif de Cantillon

28 Février 2021 , Rédigé par Le bolog autrichien

La théorie de l’entrepreneur a été inventée par Cantillon, de même que la théorie économique. Le concept d’entrepreneur vient de Cantillon, qui en a changé le sens du mot tel qu’il existait à son époque, et, sur ce concept, a bâti la théorie économique. C’est l’histoire du mot et du concept d’entrepreneur que nous conte Mark Thornton.

 

Un mot sens dessus-dessous : comment Cantillon a redéfini l’entrepreneur.

 

Traduction de Turning the Word Upside Down: How Cantillon Redefined the Entrepreneur, de Mark Thornton, paru sur le site du Mises Institute le 6 février 2021 sous licence CC BY-NC-ND 4.0 et dans The Quarterly Journal of Austrian Economics, volume 23, automne/hiver 2020.

 

Résumé

Le mot entrepreneur signifiait à l’origine quelqu’un qui agit, prend des risques, qui peut être violent même. Au seizième et dix-septième siècle il était utilisé pour désigner une personne qui bâtissait de grandes constructions et des fortifications pour le gouvernement ou fournissait l’approvisionnement pour l’armée pour un prix contractuel mais des coûts qui étaient grandement incertains. En revanche, Cantillon (1755) définit l’entrepreneur comme quelqu’un qui achète des biens et des moyens au prix de marché actuel pour les revendre à l’avenir à un prix incertain. Sa définition a été adoptée par les principaux économistes français de l’époque, avec pour conséquence de devenir finalement l’usage commun du terme, comme il sera vu dans un échantillon de dictionnaires français au fil du temps. Dans cette évolution remarquable et largement méconnue, Cantillon a complètement transformé le mot. L’entrepreneur de Cantillon s’autorégulait sur la base des profits et des pertes, et devenait ainsi les fondations sur lesquelles il était possible de bâtir des théories et des modèles d’économie de marché, ce que nous connaissons comme la théorie économique. Sa définition est pour l’essentiel celle de Frank Knight et de Ludwig von Mises, par conséquent elle a d’importantes implications pour l’école de Chicago et l’école autrichienne, d’économie.

 

I Introduction

Une question centrale quant au concept d’entrepreneuriat à la fois dans la littérature académique et dans le discours public demeure la signification du terme. Il est maintenant communément accepté que Richard Cantillon (1665-1743) a le premier introduit l’entrepreneur dans la littérature économique. Depuis lors, le sens du terme a subi de nombreux changements et la liste des fonctions, des rôles et des caractéristiques de l’entrepreneur ne cesse de s’allonger. Il y a même des formes archétypales, comme le grand entrepreneur schumpétérien et l’insaisissable entrepreneur kiznérien. Cependant, le changement le plus important et le plus spectaculaire dans le sens d’entrepreneur s’est produit il y a presque trois siècles.

 

C’était quand, vers 1730, il est dit que Cantillon a introduit ce terme pour la première fois. Cependant, avant cette époque, le mot entrepreneur existait et avait des significations très différentes. La principale faisait référence à quelqu’un qui travaillait, en tant qu’entrepreneur privé, contractuellement pour le gouvernement. Cet entrepreneur pour le gouvernement, ou ce qui pourrait être appelé un entrepreneur politique, typiquement postulerait pour construire une structure pour le gouvernement et aurait ainsi des revenus prédéterminés mais des coûts futurs incertains. Cantillion a redéfini l’entrepreneur comme quelqu’un qui achète des biens ou des moyens aux prix courants pour les vendre dans le futur à des prix incertains. Ainsi, la signification du terme entrepreneur a changé, d’une signification politique à une signification orientée marché. Il faut souligner que Cantillon avait une grande expérience à la fois comme entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, et comme un entrepreneur de marché.

 

Le nouveau sens de Cantillon a mis le concept d’entrepreneur sens dessus-dessous. L’accent a basculé radicalement du secteur public au secteur privé. Les concepts fonctionnels de la nature et des sources de l’incertitude sont maintenant leurs opposés. De peu nombreux, les entrepreneurs sont devenus omniprésents dans la société. Le client, autrefois le gouvernement, est devenu le public en général, incluant le gouvernement. Plus important, les différents problèmes des gouvernements en matière d’appels d’offre et de gestion sont maintenant balayé par la main invisible de la concurrence sur les marchés.

 

Bouleverser le concept d’entrepreneur a créé ce qui est devenu le sens le plus couramment accepté du terme : quelqu’un qui fait des affaires, du commerce sur le marché, et qui est dans l’incertitude quant aux bénéfices ou aux pertes qui vont en résulter. En faisant ainsi, Cantillon a pris un nom ordinaire, l’a redéfini, et il a créé un concept théorique qui est encore beaucoup utilisé aujourd’hui. Beaucoup plus qu’un simple terme, l’entrepreneur de Cantillon fournit le mécanisme conceptuel qui permet l’auto-régulation des comportements sur le marché et fournit ainsi les fondations pour les constructions théoriques présentées dans son livre, Essai sur la nature du commerce en général (vers 1730, publié en 1755), qui à son tour est devenu le fondement de la théorie économique.

 

Il est maintenant bien établi dans la littérature économique et entrepreneuriale que Cantillon a été le premier à introduire le terme entrepreneur en tant que concept économique fonctionnel. Le mot existait avant, mais il avait un sens différent. Il l’a radicalement transformé. Il sera montré que beaucoup des économistes qui ont été directement ou indirectement influencés par Cantillon ont adopté sa conception et ont contribué à en diffuser la nouvelle signification. Un échantillon de dictionnaires français sera examiné pour démontrer le changement de sens et le moment de ce changement, qui est devenu plus tard le sens communément accepté.

 

La seconde section retrace l’évolution du mot entrepreneur, tandis que la troisième trace ses développements dans les dictionnaires français. La quatrième section explique que l’adoption du concept de Cantillon par les principaux économistes français, même avant la publication de son Essai en 1755, a aidé à étendre la nouvelle signification, finalement, en tant qu’usage commun. La cinquième section conclut.

 

II Les évolutions du terme entrepreneur

Selon Redlich (1949, 1), le terme entrepreneur a évolué du mot français entreprendre, qui fait référence à quelqu’un qui entreprend une activité, qui est actif ou qui fait avancer les choses. Selon Hoselitz (1955, 235), vers le 16ème siècle le terme était utilisé pour faire référence à des gens engagés dans « de violentes actions guerrières ». Au 17ème siècle, le terme était utilisé plus généralement pour faire référence à des gens qui prenaient un risque – pas des marchants et des fabricants, mais des entrepreneurs qui construisaient de grands projets d’infrastructures pour le gouvernement ou pour l’Église, ou approvisionnaient en fournitures l’armée. Ainsi, l’entrepreneur de ce temps était un fournisseur de l’armée ou un entrepreneur pour le gouvernement, ou un entrepreneur politique qui travaillait pour un prix contractuel. Hoselitz (1951) note aussi que dans la littérature juridique de cette période, l’entrepreneur est quelqu’un qui a un contrat avec le gouvernement ou l’armée. Il souligne également que le terme était parfois utilisé pour faire référence aux explorateurs et aux colons, où le concept d’ « actions guerrières violentes » est combiné avec le concept d’entrepreneur pour le gouvernement. Ainsi, la conception originelle était largement politique.

 

Selon Hébert et Link (1988, 16), le cas classique d’une personne d’un entrepreneur pour le gouvernement est le fermier général. D’un côté, le fermier général est plus proche d’un entrepreneur dans le sens moderne, que d’un entrepreneur pour le gouvernement, car c’est quelqu’un qui a répondu à un appel d’offre pour le droit de collecter les impôts sur une certaine juridiction pour une période donnée, pour une commission fixée, mais il est dans l’incertitude du montant qu’il peut collecter. Il y avait un profit quand la collecte des taxes dépassait le montant fixé lors de l’appel d’offre. D’un autre côté, le fermier général est plus proche d’un entrepreneur pour le gouvernement qu’un entrepreneur sur le marché, parce que les incitations financières qui accompagnaient cet ancien système conduisaient souvent les fermiers généraux à la corruption et à abuser des redevables de différentes manières, comme de sous-évaluer les biens recouvrés en paiement de l’impôt. C’était la honte de Matthieu, le fermier général devenu apôtre de Jésus.

 

L’ultime énoncé de l’entrepreneur comme entrepreneur pour le gouvernement se trouve dans La science des ingénieurs (1729) de Bernard F. de Bélidor. Bélidor était un important ingénieur français et son livre était un manuel de premier plan pour les ingénieurs. Il a été élu membre de la Société Royale en 1726. Plus tard, il sera le premier à utiliser le calcul intégral pour résoudre les problèmes techniques en hydraulique. Une rue de Paris a été baptisée de son nom au 19ème siècle. Selon Bélidor, contrairement à l’entrepreneur du marché de Cantillon qui était auto-régulé par le principe des profits et des pertes, l’entrepreneur pour le gouvernement est sournois et non fiable et doit être assujetti à la surveillance et à la réglementation du gouvernement.

 

Hoselitz (1951, 240) considère que la vision de Bélidor de l’entrepreneur est « l’exact opposé » de l’entrepreneur de Cantillon dans le sens que l’ancien entrepreneur est quelqu’un qui a contracté avec le gouvernement qui vend à un prix contractuel mais dont les prix des intrants futurs sont incertains, tandis que l’entrepreneur de Cantillon achète aux prix de marché et vend les biens à un prix incertain dans le futur. Techniquement, ces deux types d’entrepreneur risquent des pertes, mais, plus significativement, la nature de leurs risques est différente et leurs motivations et leur comportement diffèrent également. Ekelund et Price (2012,54) ont conclu que les différentes approches résultaient en « deux différents types de concurrence ». L’entrepreneur pour le gouvernement est tout le temps en train de chercher des économies et compromet la qualité et la sécurité en faisant des coupes dans les coûts dans le but de faire du profit, alors que l’entrepreneur de marché doit se sentir plus préoccupé par la qualité, la sécurité, et sa réputation, c’est-à-dire la maximisation des profits à long terme. La différence essentielle est que l’entrepreneur politique de Bélidor est susceptible d’être peu fiable et de nécessiter une surveillance, tandis que l’entrepreneur de Cantillon est plus fiable et auto-régulé, et peut par conséquent servir de base plus ferme pour une théorie économique et une économie de marché auto-régulée. Le concept d’économie auto-régulée était largement inconnu avant Cantillon.

 

Le livre de Bélidor a été publié à Paris en 1729 juste avant que, selon les chercheurs, Cantillon écrive et finisse son propre manuscrit. Murphy (1986, 246) présente des éléments de preuve qui suggèrent que le manuscrit a été écrit de 1730 à 1731 et a été achevé quelque temps avant la mort de Cantillon en 1734. Il n’y a aucune preuve que Cantillon connaissait ou avait lu Bélidor, mais en se basant sur le contenu de l’Essai, on peut dire qu’il en a lu attentivement toute la matière scientifique. Les deux hommes étaient contemporains, et avaient tous deux une petite célébrité à leur époque. En tant qu’ancien entrepreneur pour le gouvernement, ainsi que banquier et qu’investisseur immobilier, Cantillon, auteur largement lu, aurait été intéressé par le contenu du livre de Bélidor. Par conséquent, nous ne pouvons pas écarter la possibilité que Cantillon ait connu ce livre ni la possibilité qu’il l’ait lu.

Le livre de Bélidor aurait été un point de départ intéressant pour Cantillon. L’entrepreneur de Cantillon, présent à travers toute l’économie, aurait singulièrement contrasté avec l’entrepreneur politique de Bélidor, de connivence avec le gouvernement, indigne de confiance. Ce texte aurait pu éventuellement inspirer un contraste à Cantillon pour sa définition de l’entrepreneur. Cependant, on peut définitivement considérer que l’entrepreneur en tant qu’entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, était le concept bien établi aux alentours de 1730.

 

 

III. Redéfinir l’entrepreneur

L’évolution de la définition de l’entrepreneur, de l’entrepreneur pour le gouvernement ou entrepreneur politique de Bélidor à l’entrepreneur universel du secteur privé, peut être observée à travers les époques dans les dictionnaires français. Des échantillons de dictionnaires français du 17ème au 20ème siècle, disponibles sur L'ARTFL Project de l'Université de Chicago, ont été consultés et traduits à cet objet.

 

Selon le dictionnaire de Jean Nicot, thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne (1606), le mot entrepreneur faisait référence à un susceptor ou un redemptor, avec susceptor qui fait référence à quelqu’un qui « se charge de », comme de veiller sur quelqu'un (NdT: on trouve parmi les définitions le rôle de parrain, marraine, défenseur), tandis que redemptor fait référence à quelqu’un qui travaille comme entrepreneur (NdT : définition du dictionnaire Gaffiot, entrepreneur de travaux publics, de fournitures ; celui qui prend à ferme [des recettes publics], adjudicataire, soumissionnaire). Cette entrée d’un dictionnaire du début du 17ème siècle correspond ainsi à la notion très générale de prendre en charge (NdT : ou encore mettre en œuvre) une action, y compris veiller sur quelqu’un ou passer un contrat qui bénéficiera à quelqu’un d’autre.


 

A la fin du 17ème siècle, le Dictionnaire de l’Académie française (première édition 1694) indique que l’entrepreneur est quelqu’un qui prend en charge de grands projets de construction pour un prix spécifié. Plus tard, dans la quatrième édition (1762), le Dictionnaire a défini l’entrepreneur comme quelqu’un qui réalise des projets importants, comme construire des fortifications, des ponts, ou paver les rues d’une ville. Les cinquième (1798) et sixième éditions (1832-35) décrivent la même chose, même si la sixième donne un exemple d’entrepreneur dans la production de textile. Jean-Baptiste Say (1767-1832), dont on a longtemps considéré qu’il a introduit le terme durant cette période, a possédé une manufacture textile. La huitième édition (1932-35), a aussi élargi la définition pour y inclure les entrepreneurs de toutes sortes. Le Dictionnaire note que quand le terme est employé au féminin il fait explicitement référence à un fabricant textile (NdT : en fait, la définition exacte est : Celui, celle qui fait métier d'entreprendre un travail de construction, de terrassement ou de quelque nature que ce soit, quelque service destiné au public. Entrepreneur de maçonnerie, de serrurerie, de peinture. Entrepreneur de transports, de roulage. Entrepreneur de spectacles. Quand il s'agit d'une Femme, il s'applique généralement à Celle qui entreprend quelque travail de couture et qui emploie plusieurs ouvrières. Entrepreneuse de confection.). Ainsi, le terme entrepreneur a évolué durant cette période, désignant d’abord quelqu’un de très actif en tant qu’entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, puis le prototype typique de l’entrepreneur de marché moderne.


 

Dans le Dictionnaire critique de la langue française de Jean-François Féraud (Marseille, 1787-88), l’entrepreneur n’était pas mentionné, mais l’adjectif était défini comme :« Hardi, qui se porte aisément aux entreprises ». Le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré (1872-77) indiquait également que le terme était utilisé pour désigner quelqu’un qui entreprend, ou qui met en œuvre un projet d’affaires (NdT, définition du Littré : (…) Celui, celle qui entreprend d'exécuter certains travaux, de faire certaines fournitures, qui prend une entreprise. Un entrepreneur de bâtiments. Un entrepreneur de vivres. Un entrepreneur pour la confection. (…) Terme d'économie politique. Entrepreneur d'industrie, ou, simplement, entrepreneur, celui qui crée un produit pour son compte. (…)). Le Littré en particulier faisait référence à Etienne Bonnot de Condillac et à Jean-Baptiste Say, dont le travail a généralisé et élargi la définition de l’entrepreneur pour y inclure la manufacture, la banque, l’agriculture, le commerce, et a même qualifié entrepreneur comme un terme d’économie politique.


 

Ce qui est important car, comme Thorton (2009a) le montre, Condillac (1997, 134n) était fortement influencé par Cantillon. Dans une rare note de pied de page, Condillac couvre Cantillon d’éloges :


 

J’ai tiré la base de ce chapitre de cet ouvrage [Essai sur la nature du commerce, Cantillon, 1755], de même que pour plusieurs observations que j’ai faites dans d’autres chapitres. C’est un des meilleurs ouvrages que je connais sur le sujet, mais je suis loin de les connaître tous.


 

Condillac suit Cantillon sur beaucoup de concepts et de phénomènes économiques, mais va rarement au-delà. Par exemple, sur l’intérêt et l’usure, il le suit de manière très proche, seulement pour admettre, contrairement à Cantillon, que des taux d’intérêt très élevés, sans précision, peuvent être qualifiés d’usure. L’entrepreneur pour Condillac est restreint à l’entrepreneur dans le commerce, au fermier, et de grands entrepreneurs de toutes sortes, mais il ne prolonge pas le terme comme le fait Cantillon à l’individu qui compose avec l’incertitude de manière permanente.


 

Ainsi, la définition de l’entrepreneur a changé de la signification imprécise d’une personne à risque dans les 16ème et 17ème siècles pour devenir un entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, aux 17ème et 18ème siècles, avant d’en venir à représenter toute personne engagée dans une forme d’activité commerciale après la fin du 18ème et le début du 19ème siècle.


 

Le concept a évolué parallèlement à la progression des temps pré-capitalistes vers l’apogée du colonialisme européen et des guerres européennes, et vers le capitalisme et la révolution industrielle. Le changement le plus fondamental qui s’est produit au cours de cette évolution est que le sujet est passé de l’entrepreneur politique à n’importe qui s’engageant dans une entreprise privée, incluant l’agriculture, la manufacture et le commerce, dans laquelle il existe une incertitude quant aux prix futurs du marché. Landström (2010, 9–10) relate une transformation comparable du terme anglais undertaker durant une période similaire.

IV Comment le concept de Cantillon s’est diffusé

Les témoignages retraçant le changement de signification de l’entrepreneur trouvent Cantillon comme pivot historique avant que ce nouveau sens ne gagne une acceptation et un usage généralisés. Le plus savant chercheur sur le sujet, Murphy (1986, 246), pense que Cantillon a achevé le manuscrit de l’Essai aux alentours de 1730, bien qu’il ne fût pas publié avant 1755. Alors comment la redéfinition par un obscur écrivain anonyme se diffuserait-elle jusqu’à devenir en fait l’usage accepté ?


 

L’acceptation du concept d’entrepreneur de Cantillon était due à son influence sur des écrivains postérieurs. Plus particulièrement, l’écrivain populaire Victor Riquetti de Mirabeau (Mirabeau le père) avait une copie du manuscrit de l’Essai quatorze ans avant sa publication en 1755. De même, le célèbre éditeur de dictionnaire Malachy Postlethwayt s’est inspiré de l’Essai avant et après sa publication. Egalement, Murphy (1986, 308) montre que Vincent de Gournay, tête de file des Physiocrates, doit l’avoir lu avant qu’il ne soit publié. L’un des premiers usages notables du concept de l’entrepreneur de Cantillon comme dirigeant d’une entreprise privée apparaît dans le célèbre ouvrage de référence de l’époque, l’Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, de Diderot et d’Alembert, publié de 1751 à 1772. Dans un article écrit par une tête de file des physiocrates, François Quesnay, (Gendzier, ed. 1967, 814), sur le thème « grains », l’entrepreneur de Cantillon est lié à la vision sociale des physiocrates :


 

Nous n’envisageons pas ici le riche fermier comme un ouvrier qui laboure lui-même la terre; c’est un entrepreneur qui gouverne et qui fait valoir son entreprise par son intelligence et par ses richesses. L’agriculture conduite par de riches cultivateurs est une profession très-honnête et très-lucrative, reservée à des hommes libres en état de faire les avances des frais considérables qu’exige la culture de la terre, et qui occupe les paysans & leur procure toujours un gain convenable et assuré. Voilà, selon l’idée de M. de Sully, les vrais fermiers ou les vrais financiers qu’on doit établir et soutenir dans un royaume qui possède un grand territoire; car c’est de leurs richesses que doit naître la subsistance de la nation, l’aisance publique, les revenus du souverain, ceux des propriétaires, du clergé, une grande dépense distribuée à toutes les professions, une nombreuse population, la force et la prospérité de l’état.


 

Quesnay était le chef de file des physiocrates et le théoricien en chef de cette école de pensée. Il n’envisageait pas le fermier comme un ouvrier agricole ou un superviseur, mais plutôt comme « un entrepreneur qui gouverne et dirige son entreprise par son intelligence et par ses richesses » (Gendzier ed. 1967, 814). Higgs (1897, 30–31) nous rappelle que Quesnay fait explicitement référence aux « vérités fondamentales » de Cantillon dans cet article. Le biographe de Cantillon Antoin Murphy (1986, 307–08) conclut que le groupe associé à Vincent de Gournay et Quesnay était responsable de la publication et de la promotion de l’Essai de Cantillon en 1755.


 

Condillac, auquel le Dictionnaire de la langue française (1872–77) d’Emile Littré fait référence sur ce thème (NdT : dans la définition du mot entrepreneur), a également considéré l’agriculteur comme un entrepreneur qui contrôlait les cultures et supervisait ceux qui effectuaient le travail. Alors qu’auparavant les fermiers n’étaient aucunement envisagés comme des entrepreneurs, désormais l’entrepreneur était vu comme étant dans « chaque profession », incluant la ferme et la manufacture. Condillac ([1997] 1776, 147) souligne que tous les types d’entrepreneurs exercent leurs activités au risque de faire faillite :


 

En effet, un entrepreneur peut uniquement maintenir son commerce aussi longtemps que l’argent, avec lequel il a fait des avances, lui rapporte de manière continue avec un retour dans lequel il trouve sa subsistance et celle des travailleurs qu’il emploie, c’est-à-dire, un salaire pour eux et un salaire pour lui.


 

Condillac a aussi examiné les facteurs qui font augmenter ou baisser le nombre d’entrepreneurs. Sa discussion prend place dans un chapitre qui traite de l’intérêt et de l’usure, un emplacement qui selon Redlich (1949, 6–7) n’était pas commun avant ni après cette période. Cet emplacement suggère aussi l’influence de Cantillon, qui avait un traitement similaire mais plus long sur ce sujet dans son fameux chapitre sur l’intérêt et l’usure dans l’Essai. Comme montré ci-dessus, dans une note de son propre chapitre Condillac (1776 [1997], 134) a reconnu qu’il avait largement été influencé par Cantillon.


 

Un autre économiste significatif lié à Cantillon était Anne Robert Turgot. Selon Hébert and Link (1988), Turgot fait référence à Cantillon et le suit sur un grand nombre de sujets, mais la plus grande influence est indirecte, par l’intermédiaire de Quesnay, Gournay, et d’autres physiocrates. Par exemple, dans le domaine de l’agriculture, la manufacture, et dans d’autres champs de la production, Turgot, comme Cantillon, disait qu’il y avait deux classes fondamentales de producteurs dans la société : les entrepreneurs, et les travailleurs qui louaient leur travail contre salaire. La théorie de Turgot de l’entrepreneuriat est souvent considérée comme étant plus avancée, ou du moins différente, de celle de Cantillon (Rothbard 1995, 395) parce que le premier se focalisait plus sur les grands entrepreneurs capitalistes tandis que l’entrepreneur de Cantillon était omniprésent sur le marché.


 

L’entrepreneur-capitaliste doit d’abord accumuler du capital épargné afin d’avancer les paiements pour les travailleurs tandis que les biens sont en cours de production. Turgot soulignait que ces avances en capital étaient vitales pour toutes les entreprises. Il ne fait aucune différence que cette épargne soit fournie par l’entrepreneur ou quelqu’un d’autre. Par exemple, en agriculture, les entrepreneurs-capitalistes doivent épargner les fonds pour payer les travailleurs, acheter le bétail, et payer pour les constructions et les équipements jusqu’à ce que les récoltes soient moissonnées. Seulement après la moisson ils peuvent vendre les récoltes et récupérer leurs avances et éventuellement faire un profit. Le même processus opère dans la manufacture et dans chaque champ de production. Les entrepreneurs cherchent à faire des profits et à éviter les pertes.


 

Cependant, Brown and Thornton (2013) montrent que Cantillon n’ignorait absolument pas le capitaliste-entrepreneur, le capitaliste est complètement intégré dans la théorie de l’entrepreneuriat de Cantillon. Soit l’entrepreneur fournit ses propres ressources, soit il les emprunte, auquel cas le prêteur, et non le banquier, devient aussi une sorte d’entrepreneur dans l’approche de Cantillon en raison des risques, et non de l’incertitude, en matière de rendement. Le prêteur gère ces risques à la fois en demandant une garantie, en traitant uniquement avec des emprunteurs connus et fiables, ou, dans le cas d’emprunteurs à hauts risques, en faisant payer des taux d’intérêt élevés à un grand nombre d’entre eux, de sorte qu’en jouant sur les pourcentages le prêteur ne fait ni des gains faramineux, ni banqueroute en raisons des défauts. Cela correspond parfaitement à l’approche de Frank Knight et Ludwig von Mises. En fin de compte, l’entrepreneur de Cantillon comprend l’entrepreneur-capitaliste. Turgot et Cantillon partagent également l’idée que les entrepreneurs n’investiront dans des entreprises à risque que s’ils s’attendent à des profits supérieurs au taux d’intérêt des prêts. Ils mettent tous deux l’accent sur l’incertitude comme un aspect important de l’entrepreneuriat. Par conséquent, Turgot, comme Quesnay et Condillac, avait beaucoup de points de vue en commun avec Cantillon, a accepté beaucoup de ses points de vue sur l’entrepreneuriat, et a par la suite contribué à diffuser la définition fondamentale de Cantillon de l’entrepreneuriat, tant par ses propres écrits, les manuels et les ouvrages de référence populaires.


 

Les chercheurs, au moins jusqu’à Cole (1942, 120), avaient longtemps considéré de manière erronée que Jean-Baptiste Say avait introduit le terme entrepreneur en économie. C’était Schumpeter (1954, 222), écrivant que « personne avant Cantillon n’avait formulé cela de manière aussi complète », qui avait corrigé le récit historique, quand il a constaté que Cantillon était le premier à avoir une conception claire de l’entrepreneur, comme quelqu’un qui achète à prix courants mais vend dans le futur à des prix incertains, et qui par conséquent risque des pertes dans la poursuite du profit.


 

Selon Say (1971, 83), les entrepreneurs utilisent leur « industrie » pour organiser et diriger les facteurs de production pour atteindre « la satisfaction des besoins humains ». Au lieu d’être de simples dirigeants, les entrepreneurs font des prévisions, évaluent des projets, et prennent également des risques. Comme Turgot, Say voyait les entrepreneurs utiliser leur propre capital financier ou en emprunter auprès d’autres personnes pour avancer les fonds pour le travail, les matières premières, et les biens capitalistiques. Les entrepreneurs peuvent récupérer ces paiements uniquement s’ils réussissent à vendre leurs productions à des acheteurs à des prix qui excèdent les coûts.


 

Pour Say, l’action entrepreneuriale englobe plusieurs types d’activités économiques, comme la planification, l’organisation, la supervision, l’innovation et fournir le capital. Il a ainsi ajouté plusieurs aspects à l’entrepreneuriat de la théorie générale de Cantillon. L’approche de Say est très moderne dans le sens que les chercheurs modernes en entrepreneuriat s’appuient à la fois sur une définition générale de l’entrepreneur comme porteur d’incertitude, mais sont également très intéressés par les caractéristiques supplémentaires, les rôles et les caractéristiques des entrepreneurs qui contribuent à leur réussite ou à leur échec.


 

Par exemple, Salerno (2018, 193) montre que Rothbard a développé le concept de « loyer du décideur » comme un retour du travail spécifique réalisé par l’entrepreneur comme propriétaire et ultime décideur qui ne pourrait être autrement embauché par l’entreprise. Ce loyer du propriétaire est distinct du profit et des pertes. C’est une fonction qui concerne « l’organisation productive et technique, qui est distincte de la fonction de prévoir les conditions incertaines et futures du marché. » La prise de décision, cependant, est un aspect nécessaire de l’entrepreneuriat tandis que beaucoup de caractéristiques de l’entrepreneuriat étudiées par les chercheurs modernes ne sont pas des caractéristiques nécessaires mais sont simplement hautement corrélées avec les entrepreneurs à succès.


 

Si on compare les deux approches de l’entrepreneuriat, Say fournit une description plus élaborée de ce que fait un entrepreneur, similaire à la description moderne. Toutefois, cette approche détourne aussi notre attention de la notion d’incertitude, et Hébert (1985) ne trouve aucune preuve que Cantillon considérait aucune de ces caractéristiques supplémentaires comme fondamentales pour l’entrepreneur. Say réduit également l’étendue de la notion d’entrepreneuriat à l’industrie manufacturière qui était un thème commun de l’époque en raison de l’émergence de la révolution industrielle.

Hoselitz (1951) considère que la théorie de Say sur l’entrepreneur ne peut être reliée de façon tangible à celle de Cantillon et conclut que la théorie de Say représentait une régression par rapport à Cantillon et aux Physiocrates. Cependant, Schumpeter (1954, 222) attire notre attention sur une connexion entre Cantillon et Say : « Bien qu’il n’y ait rien qui montre qu’il a réellement influencé J. B. Say, il n’en demeure pas moins vrai que « objectivement » son interprétation sur ce point… est le lien entre les deux. » Bien sûr, nous savons que Say a été influencé par les physiocrates, et que les physiocrates ont été largement influencés par Cantillon. De plus, comme Salerno (1985) le constate, Say a possiblement été influencé par Cantillon, particulièrement sur la méthodologie, et à la fois Cantillon et Say ont modelé l’économie comme un mécanisme régulé par l’entrepreneuriat.


 

Conclusion

Ce thème historique de connexions et d’influences est complexe, mais les points principaux semblent clairs :

1. le sens originel du mot était différent de l’usage moderne et faisait référence à un entrepreneur pour le gouvernement, ou un entrepreneur politique, aussi tardivement que 1729.

2. Cantillon a utilisé le terme vers 1730 pour désigner un entrepreneur de marché agissant dans l’incertitude.

3. Les dictionnaires français relatent le remplacement de la définition originale par celle de Cantillon au cours du temps.

4. D’influents économistes français ont diffusé la nouvelle définition de Cantillon et l’ont portée dans l’usage commun. Plus significatif pour notre sujet, est que bien que Say avait une vision plus élaborée que Cantillon de l’entrepreneur, le Dictionnaire cite Say seulement pour une vision réduite de celle de Cantillon de l’entrepreneur.


 

Cantillon a redéfini l’entrepreneur, le transformant d’un entrepreneur pour le gouvernement ou entrepreneur politique qui travaille pour un prix contractuel et qui a des coûts futurs incertains en quelqu’un qui dans tous domaines achète des intrants aux prix de marché uniquement pour vendre dans le futur à un prix de marché incertain. L’élément d’incertitude crée le potentiel pour les profits ou les pertes, grandes richesses et banqueroute. Cantillon a utilisé cette conception de l’entrepreneur comme celui qui supporte l’incertitude pour créer une théorie de l’économie de marché (Thornton 2007, 2009b, Brown et Thornton 2013). Des économistes comme Mirabeau, Quesnay, Condillac, Turgot et d’autres ont adopté le concept de Cantillon avec un grand succès, et à l’époque de Jean-Baptiste Say, il était considéré comme d’usage courant et était utilisé sans autre attribution au cours du siècle suivant.


 

Qu’il soit désormais bien établi que le fait de supporter l’incertitude dans la poursuite du profit est au cœur de la définition de l’entrepreneuriat ne signifie pas que la théorie de l’entrepreneuriat est restée statique. En effet, Hébert et Link (1988) nous rappelle qu’il y a eu de nombreux tours et détours, de redirections, d’impasses et d’élaborations durant l’interlude entre Say et les théories modernes. Quand des économistes plus modernes ont étudié le concept de l’entrepreneuriat, ils sont repartis vers Cantillon sans connaître son existence. Cela commence avec Hawley (1907) et Davenport (1913) et finit avec Knight (1921) et Mises (1949), le cœur de la théorie de l’entrepreneuriat est retourné à ses origines chez Cantillon. A leur tour, ces deux derniers économistes sont devenus respectivement les fondateurs de l’école de Chicago et de l’école autrichienne d’économie moderne.


 

Bien sûr, depuis cette époque il y a eu de nouvelles grandes idées dans la théorie de l’entrepreneur, y compris le grand entrepreneur schumpéterien, et l’insaisissable entrepreneur kiznérien. ainsi que ce qui est analogue à un big bang dans la recherche empirique sur l’entrepreneuriat et l’établissement de l’entrepreneuriat comme discipline universitaire distincte. L’essentiel, cependant, se trouve dans l’entrepreneur de Cantillon.

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Carl Menger, Les principes d'économie politique, présentation

31 Janvier 2021 , Rédigé par Le Blog Autrichien

2021 est la date anniversaire de la parution des Principes d’économie politique de Carl Menger, ouvrage qui a été le point de départ de l’école autrichienne d’économie. L’occasion de présenter cet ouvrage, qui vient par ailleurs d’être enfin traduit en français, par le professeur Campagnolo, grand spécialiste de Menger.

 

En 1871, il y a tout juste 150 ans, paraissait un livre fondateur pour la science économique : les Principes d’économie politique de Carl Menger. En un seul livre, pas même volumineux, Carl Menger révolutionnait la science économique, ou plutôt il la créait en tant que science, et lançait un nouveau courant, qui sera appelé l’école autrichienne d’économie.

 

Dans cet ouvrage, Carl Menger fait de l’économie une science, ce qu’elle n’était pas véritablement auparavant. Il fait partie également des trois co-découvreurs de la théorie marginale de la valeur. Il y a ajouté la subjectivité. Menger a aussi ajouté la notion de temps dans la théorie économique, et incidemment celle de l’entrepreneur. Enfin, il a introduit la notion d’évolutionnisme des institutions humaines. Voici une brève présentation de ce livre, si riche et fondateur.

 

Les débuts de l’économie

Les principes d’économie politique de Carl Menger ont été publiés en 1871. Dès le 15ème siècle les scolastiques espagnols ont écrit sur ce qu’on appelle aujourd’hui l’économie. C’étaient des théologiens, qui étaient interrogés sur des sujets économiques, car le commerce international se développait. Comme Lew Rocwell, fondateur du Mises Institute l’écrit :

« Si les cités italiennes ont commencé la Renaissance au XVe siècle, c’est au cours du seizième que l’Espagne et le Portugal ont exploré le monde nouveau, et qu’ils sont apparus comme des centres du commerce et de l’activité économique. »

 

Ces auteurs avaient été très loin dans la réflexion économique. Par exemple, Luis de Molina (1535-1601), qui avait une théorie de la valeur proche de la théorie actuelle, comme le souligne Lew Rockwell :

« Parmi tous les penseurs de sa génération favorables au libre marché, Molina était le plus pur dans sa vision de la valeur économique. Comme les autres scolastiques de la dernière génération, il convenait que les marchandises n’étaient pas valorisées « selon leur noblesse ou la perfection », mais selon « leur capacité à servir l’utilité humaine ». Il en a d’ailleurs donné un exemple convaincant. Les rats, de par leur nature, sont plus « nobles » (plus haut dans la hiérarchie de la création) que le blé. Mais les rats « ne sont pas estimés ou appréciés par les hommes », car « ils ne sont d’aucune utilité quelle qu’elle soit ». »

 

En 1776 est paru Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, d’Adam Smith, qui est considéré officiellement comme le premier livre d’économie, et donc son auteur est officiellement considéré comme le premier économiste. Officiellement car le premier livre d’économie est en fait l’Essai sur la nature du commerce en général, de Richard Cantillon (1680-1734). Écrit en 1730, le manuscrit circulait clandestinement, avant une première édition en 1755, après la mort de l’auteur. Des circonstances rocambolesques qui ont fait qu’il n’a pas été reconnu comme le premier ouvrage d’économie.

 

Ainsi, quand l’ouvrage de Menger est paru, l’économie était déjà un sujet d’étude. D’abord sans que la matière soit définie, à l’époque des scolastiques, puis après Smith, avec par exemple Jean-baptiste Say qui, tout en se réclamant de Smith, a considérablement fait progresser la matière. Carl Menger a lui franchi une étape.

 

L’économie comme une science

L’ambition de Menger est dès le départ de faire de l’économie une science. Dans l’avant-propos des Principes, il écrit :

« Nous nous efforcerons dans ce qui suit de rapporter les phénomènes complexes de l’économie humaine aux plus simples d’entre eux qui sont encore des éléments accessibles à des considérations certaines, nous nous efforcerons de mesurer ces éléments conformément à leur nature, et de chercher à établir à nouveaux frais comment les phénomènes économiques complexes se développent selon des lois à partir de leurs parties élémentaires. »

 

La volonté de Menger est d’isoler le comportement économique, pour avoir une théorie qui s’applique à toutes les époques et tous les pays, comme n’importe quelle science. Comme l’écrit Gilles Campagnolo :

« En énonçant ses principes sous la forme d’une théorie générale pure, Menger accomplissait en quelque sorte la véritable « révolution copernicienne » de cette science. »

 

La méthodologie de Menger est toujours d’actualité dans l’école autrichienne d’économie. En cherchant à « rapporter les phénomènes complexes de l’économie humaine aux plus simples d’entre eux qui sont encore des éléments accessibles à des considérations certaines », Menger a pris comme plus petit élément l’individu, et il a construit la théorie économique à partir de l’individu, en tant qu’étude des actions de l’individu comme Ludwig von Mises le précisera. C’est ce qu’on a appelé plus tard l’individualisme méthodologique.

 

L’économie est en effet composée des actions de tous les individus. Bien sûr, il y a des actions collectives. Mais ce sont des individus qui agissent ensemble. Bien sûr, des individus peuvent agir de la même manière en même temps, mais cela reste un ensemble d’actions individuelles. Bien sûr les individus peuvent subir des influences et former un groupe où chacun pense et agit de la même manière. Mais cela reste toujours un ensemble d’actions individuelles. Le plus petit élément en économie, c’est l’individu.

 

L’objet de Carl Menger est d’isoler les lois de l’économie au sein des sciences sociales. C’est une précision importante. En effet, il est souvent reproché aux économistes de tout ramener à l’économie, à l’intérêt individuel. Carl Menger est très précis sur ce point. Dans son ouvrage Recherche sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique en particulier, il écrit :

« Seule la totalité des sciences sociales exactes permettrait de nous faire comprendre de manière exacte les phénomènes sociaux, ou une partie déterminée de ceux-ci, dans leur réalité effective empirique tout entière. »

 

Cette précision sera reprise par Ludwig von Mises dans L’action humaine. Elle est importante car une critique habituelle de la science économique est de dire que celle-ci considère que l’individu ramène tout à un calcul économique, et ignore les autres considérations qui motivent les décisions et les actions d’un individu. Ce qui n’est pas ce que dit l’école autrichienne d’économie. Mises intégrera d’ailleurs l’économie dans une science plus large, la praxéologie, la science de l’action humaine.

 

Enfin, Menger a adopté une démarche aprioriste de l’étude de l’économie, qui restera la marque de l’école autrichienne d’économie. Comme l’écrit le professeur Campagnolo :

« La formulation de lois à partir de concepts formulés a priori distingue la science de toute autre forme de savoir. »

 

Pour Menger, la science économique n’est pas expérimentale. On ne peut pas induire des lois économiques à partir d’expérience. On est obligé de définir des concepts par la réflexion, et d’en déduire des lois. Une méthodologie que Mises systématisera avec l’apriorisme axiomatique. Une fois encore, une des caractéristiques principales de l’école autrichienne d’économie était déjà présente dans les Principes d’économie politique de Menger.

 

La théorie de la valeur et des prix

Carl Menger est surtout connu comme co-découvreur de la théorie marginale de la valeur, avec William Stanley Jevons, la même année, en 1871, et Léon Walras en 1874 (l’information circulait beaucoup moins vite qu’aujourd’hui à l’époque). La théorie classique, issue de Smith, considérait une valeur d’usage et une valeur d’échange. Elle soutenait que la valeur d’échange, soit le prix, à long terme, devait s’approcher de la valeur des intrants, notamment le travail. C’était une théorie de la valeur travail, qui sera radicalisée par Marx. Mais cette théorie, bancale, n’expliquait par le paradoxe de l’eau et du diamant. Pourquoi l’eau, indispensable à la vie, est-elle moins chère que le diamant ?

 

La réponse est qu’on ne choisit pas entre toute l’eau et tous les diamants. Bien sûr, si tel était le cas, on préférerait l’eau. Menger explique que chaque individu classe les usages, ou les utilités, d’un produit, l’eau part exemple, selon ses préférences. Ainsi, l’utilité de l’eau pour boire sera classée en premier. Puis, par exemple, pour se laver. Puis, pour arroser le jardin, quand il ne pleut pas. Et ainsi de suite. La valeur marginale est la valeur de la dernière utilité du produit, l’eau en l’occurrence. Donc, s’il y a suffisamment d’eau pour que l’usage classé en dernier soit satisfait, par exemple remplir le pistolet à eau du petit dernier, la valeur de l’eau sera faible. Par contre, le diamant est tellement rare, que même son premier usage est difficile à satisfaire. Sa valeur sera donc élevée.

 

La fixation du prix

La valeur pour un produit est subjective. Chacun a sa propre échelle de valeur. Le prix est fixé au moment de l’échange. Il constitue les termes de l’échange. Si vous fabriquez des boucliers, vous avez beaucoup trop de boucliers pour vous seul. Vous souhaitez une épée. Vous échangez un bouclier contre une épée. Parce que vous avez plus besoin de l’épée que vous recevez que du bouclier que vous donnez en échange. Et inversement pour celui qui vous échange l’épée. Il fabrique des épées, il a plus besoin du bouclier que de l’épée qu’il vous donne en échange. C’est un échange inégal, dans le sens ou chacun obtient plus qu’il ne donne. En langage moderne, on appelle cet échange un jeu à somme positive, car chacun y gagne.

 

Puis intervient l’échange indirect. On échange quelque chose contre un bien intermédiaire, de l’argent, de la monnaie. Mais le processus est toujours le même. On échange quelque chose, dans le but d’avoir quelque chose dont on a plus besoin. Ou dans le but d’avoir une réserve pour acheter quelque chose dont on aura plus besoin dans l’avenir. Toujours le jeu à somme positive. La multiplication des échanges provoque une égalisation des prix. En effet, si un marchand propose un prix moins élevé, les autres, s’ils le peuvent, s’aligneront. Si les prix sont moins élevés dans une région, un petit malin achètera le produit pour le revendre avec un bénéfice là où le prix est plus élevé, ce qui provoquera à terme une égalisation des prix entre les régions.

Le subjectivisme

L’idée que chaque individu détermine son échelle de valeur a été appelée par la suite subjectivisme. Ce qui est toujours un caractère essentiel de l ‘école autrichienne d’économie. Les autres marginalistes, Jevons et Walras, considéraient le prix comme une donnée objective. L’idée était que le prix était déterminé par l’offre et la demande, comme si un commissaire priseur décidait d’une adjudication. Le prix de marché était ainsi considéré comme une donnée. Ensuite, ce prix était utilisé, comme une donnée, pour déterminer un équilibre de différentes équations. Le subjectivisme est une différence fondamentale entre Menger et les autres marginalistes. Jevons et Walras, les autres co-découvreurs de la théorie marginale de la valeur, donneront naissance au courant néo-classique, qui raisonne en termes d’équilibre. Walras cherchant à déterminer mathématiquement un équilibre général du système économique, Jevons, puis surtout Alfred Marshall, raisonnant plutôt en termes d’équilibres partiels de différents marchés. Ainsi, il y a dès le départ, avec le subjectivisme une différence fondamentale entre Menger et le courant néoclassique, même si la théorie de la valeur a des similitudes. Par la suite, le subjectivisme restera une caractéristique de l’école autrichienne, qui la distingue des autres courants.

 

La théorie de l’entrepreneur

Autre innovation introduite par Menger dans l’économie : le temps. Menger classe les biens en différentes catégories selon leur place dans le processus de production. Un bien du premier ordre sera directement échangé. Un bien du second ordre entrera dans la fabrication d’un bien du premier ordre. De même, un bien du troisième ordre entre dans la fabrication d’un bien du second ordre. Et ainsi de suite. Il y a des biens d’ordre inférieur et supérieur, un même bien pouvant être l’un ou l’autre en fonction de sa place dans le processus de production. Ce processus est aujourd’hui appelé le détour de production. Il y a donc du temps qui s’écoule entre la décision de produire et la vente du bien. Quelqu’un qui décide de lancer la production d’un bien met ainsi en œuvre des moyens pour un résultat différé, il fait un calcul économique, il surveille un processus. C’est là une activité entrepreneuriale. Menger écrit :

« L’activité entrepreneuriale comprend donc :

a) l’information concernant la situation économique ;

b) l’ensemble des opérations comptables que suppose tout processus de production, s’il doit être en tout cas de nature économique – en d’autres termes, c’est le calcul économique ;

c) l’acte de volonté par lequel on consacre à une certaine production déterminée les biens d’ordre supérieur (soit, les biens à titre général dans les conditions d’un commerce assez développé où, en règle générale, chaque bien économique peut être vendu contre d’autres) ;

d) et enfin, la surveillance de la manière la plus économique dont il est possible de conduire le plan de production. »

 

La notion d’entrepreneur a une place singulière dans la théorie économique. Elle est apparue dans le premier ouvrage d’économie, Essai sur la nature du commerce en général, de Richard Cantillon (1680-1734). Écrit en 1730, le manuscrit circulait clandestinement, avant une première édition en 1755, après la mort de l’auteur donc. Mais Adam Smith, auteur donc de ce qui est officiellement considéré comme le premier ouvrage d’économie, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, paru en 1776, n’a pas apporté cette considération à l’entrepreneur. Ce dernier a été remis à l’honneur par Jean-Baptiste Say, notamment dans son Traité d’économie politique dont il a sorti plusieurs éditions au début du 19ème siècle. Aujourd’hui, c’est la théorie de Schumpeter qui est la plus mise en valeur. Une théorie qui s’inspire de l’école autrichienne, Schumpeter en étant en partie issu. Mais qui s’en éloigne largement. Dans la théorie schumpetérienne, c’est moins l’entrepreneur que la notion d’innovation qui est mise en avant. Une innovation permettant à l’équilibre économique d’atteindre un nouvel optimum, supérieur au précédent.

 

En prenant le temps en considération, Carl Menger assoit définitivement la position de l’entrepreneur dan la théorie économique. Comme le soulignera Jesus Huerta de Soto, la notion d’entrepreneur donne un caractère dynamique à l’école autrichienne d’économie, car elle s’inscrit dans le mouvement. Tandis que le courant néoclassique, de Jevons et Walras, raisonne de manière statique en termes d’équilibre.

 

Il est significatif que Menger mette en avant l’acte de volonté de l’entrepreneur. En effet, par la suite, Ludwig von Mises intégrera l’économie dan une science plus large, qu’il appellera la praxéologie, qui est la science de l’action humaine. Action qui suppose volonté, acte de décision. Menger mettait déjà l’accent sur cette notion.

 

Une théorie des institutions

Les Principes de Carl Menger se terminent par un chapitre plutôt original sur l’origine de la monnaie. Menger y décrit comment des marchandises sont devenues de la monnaie. Il décrit que l’échange a engendré la nécessité de trouver une marchandise intermédiaire, qui serait acceptée par tous comme paiement. En effet, l’échange par troc est limité. Il faut trouver quelqu’un qui a le produit que l’on souhaite obtenir, et qui souhaite obtenir le produit que l’on a à lui proposer en échange. Alors des solutions de substitution ont été inventées.

 

Le bétail est ainsi devenu une monnaie d’échange. Car, dans les temps anciens, c’était une marchandise facile à écouler, qui se conservait assez facilement, et qui ne perdait pas de sa valeur. Menger écrit :

« Le bétail est également une marchandise dotée d’une capacité passable à se conserver, et d’un coût d’entretien faible, au point de s’annuler là où les pâturages sont pléthore et où l’on peut garder les animaux à l’extérieur ; dans ces étapes de la civilisation, où tout un chacun aspire à posséder les plus grands troupeaux possibles, le bétail se trouve rarement en excédent quant au total arrivant sur le marché ; ce point également lui est favorable en considération des limites de sa capacité à s’écouler sous les rapports du temps et de la quantité. »

 

Puis la civilisation a évolué, d’autres marchandises se sont imposées, plus adaptées face à l’évolution. Pour un artisan citadin, le bétail, c’est contraignant : il faut du terrain. L’or, c’est beaucoup plus pratique, d’autant que cette matière devenait recherchée. Ainsi l’or s’est imposé comme monnaie.

 

Ce que souligne Menger, c’est une la monnaie est une institution qui n’a été créée par personne. C’est l’utilité qui a provoqué sa création, elle a évolué en fonction des besoins. Menger écrit :

« L’intérêt économique des individus particuliers qui agissent économiquement les conduit donc, par une connaissance accrue de l’intérêt qui est le leur, absolument sans aucun accord comme sans contrainte légale, sans même prendre du tout en considération l’intérêt public, à céder dans l’échange leurs marchandises contre d’autres marchandises plus faciles à écouler, même sans avoir besoin de ces dernières dans le but d’en faire usage immédiatement. Or, parmi les forces majeures qui influencent cette pratique habituelle, il se fait jour un phénomène qu’on doit donc observer en tous lieux au fur et à mesure qu’une civilisation grandit, à savoir qu’un certain nombre de biens – et en vérité ceux qui sont les plus faciles à écouler eu égard au lieu et au moment – sont acceptés en échange par tou un chacun, et qu’ils peuvent également par conséquent s’écouler contre toute autre marchanise ; ce sont ces biens que nos ancêtres ont nommés [Geld] (argent), du verbe [gelten] (valoir) c’est-à-dire « opérer, compter », ce qui vient du fait que, dans notre langue, l’argent signifie tout simplement l’objet avec lequel on compte. »

 

Carl Menger souligne que ces marchandises, ces matières, sont devenues des monnaies sans aucune législation, aucune volonté étatique, aucun contrat, aucune réflexion sur l'intérêt général de ce choix. C'est simplement l'intérêt bien compris de chacun qui a conduit à choisir un bien intermédiaire pour les échange. Et cela s'est produit pour des civilisations n'ayant pas de contacts entre elles, comme la civilisation européenne et la civilisation de ce qui correspond au Mexique aujourd'hui. A chaque fois, c'est la situation du moment et du lieu qui a influencé sur le choix de la marchandise intermédiaire de l'échange : une marchandise susceptible d'être acceptée par tous. C'est juste un besoin qui a conduit à cette solution. Ainsi est née la notion de monnaie.

 

Bien sûr, le prince qui gouvernait est intervenu. La frappe de la monnaie est devenu son privilège. Mais, que valait cette frappe ? Sur les foires du Moyen Âge, c’était les changeurs qui vérifiaient les monnaies. Peu importait la frappe, c’était le poids qui comptait, en fonction de la valeur de marché comme on dirait aujourd’hui.

 

Carl Menger dans ce chapitre lançait en quelque sorte une théorie évolutionniste des institutions. Bien sûr, on ne peut pas présumer de sa volonté de lancer un telle mouvement. Mais les prémices y sont. La monnaie, les règles d’une société, les institutions d’une société, ne sont pas nécessairement le fruit d’une volonté. Elles ne sont pas forcément pensées. Elles peuvent naître de la pratique, de l’usage. Cet évolutionnisme sera développé par la suite par Friedrich Hayek.

 

Un ouvrage d’actualité

Les Principes de Carl Menger sont ainsi un ouvrage incroyablement riche, qui a posé les bases d’un courant économique, l’école autrichienne. Il a mis en valeur des thèmes étonnamment d’actualité aujourd’hui, comme l’entrepreneur, la naissance d’institutions comme la monnaie. Il présente enfin une réflexion sur l’économie, une épistémologie, qui sera complété par Ludwig von Mises. Tout ce qui compose l’école autrichienne d’économie est déjà présent, sous une forme plus ou moins élaborée, dans cet ouvrage. Ces thèmes sont aujourd’hui encore développés, et toujours d’actualité.

 

(Les citations, de Carl Menger comme du professeur Campgnolo, sont issues, sauf indication contraire, de l’ouvrage Principes d’économie politique, de carl Menger, traduit, présenté, et commenté par Gilles Campagnolo.)

L'histoire de l'école autrichienne en vidéo, c'est ici!

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La théorie de l'entrepreneur

19 Août 2020 , Rédigé par Le blog autrichien Publié dans #Manuel d'économie

Chapitre 5

La théorie de l'entrepreneur

 

Ce nouveau chapitre du petit manuel d'économie s'intéresse à cette figure mythique de l'économie : l'entrepreneur !

 

Pour ce nouveau chapitre de notre petit manuel d'économie, passons maintenant à une figure centrale de l'actualité économique, mise en valeur, mise en avant, je veux parler de la figure de l'entrepreneur ! Aujourd'hui, on met en avant les Steve Jobs et Steve Wozniak, fondateurs d'Apple, Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook. On pourrait remonter à William Hewlett et David Packard, fondateurs dans les années 40 de Hewlett-Packard, du côté de Palo Alto, là où allait se développer la célèbre Silicon Valley, et son savoir faire pour lancer de nouvelles entreprises. L'entrepreneur apparaît comme le moteur de l'économie.

 

Pourtant, dans la plupart des théories économiques, il n'occupe pas une place centrale, en tout cas pas une place de moteur de l'économie. Il est une action extérieure. Ainsi, la théorie de l'entrepreneur la plus couramment acceptée est celle de Schumpeter, et sa célèbre destruction créatrice.

 

Schumpeter

Schumpeter part d'une économie stable, circulaire (dans le sens où les cycles se répètent). A chaque cycle, les entreprises investissent le même montant, produisent les mêmes produits, et vendent la même quantité. Schumpeter s'inscrit dans l'état d'équilibre général. L'économie est à l'équilibre, il y a le plein emploi.

 

L'entrepreneur apparaît alors comme un perturbateur. L'entrepreneur schumpétérien apporte une innovation. Une innovation, dans le sens schumpétérien, peut être un nouveau produit, un nouveau processus de production, un nouveau marché, ou plusieurs de ces éléments. Ainsi, entrer dans un nouveau marché à l'exportation est une innovation. Lancer un nouveau produit, qui apporte quelque chose qui n'existait pas. Ou fabriquer différemment.

 

Pour investir, l'entrepreneur a recourt au crédit, car c'est le seul moyen d'avoir une ressource en dehors du cycle normal de production. Le nouveau produit remplace un ancien. Un nouveau processus de fabrication rend une entreprise plus compétitive. Un nouveau marché également. Il se produit une destruction créatrice. Des entreprises disparaissent, car elles n'ont pas suivi le mouvement, d'autres apparaissent.

 

Les innovations introduites par les entrepreneurs élèvent en quelque sorte le niveau de l'économie. Dans la terminologie de la théorie néo-classique, on dit que l'optimum que peut atteindre le système économique est passé à un niveau supérieur. Le niveau de vie est augmenté.

 

L'entrepreneur est donc le moteur de l'évolution économique, le moteur du progrès. Mais il est extérieur au processus économique. C'est un choc externe. C'est la caractéristique de la théorie économique moderne. Ainsi, pour Robert Lucas, les cycles économiques s'expliquent également par des chocs externes.

 

L'entrepreneur et l'échange

Reprenons maintenant notre fil conducteur, qui est l'échange. Nous avons vu que les premiers à étudier l'économie ont en fait étudié le développement des échanges commerciaux. Car l'économie, c'est l'échange. Nous avons vu pourquoi il y avait échange. Nous échangeons parce que ce que nous recevons vaut plus que ce que nous donnons. Ce qu'on appelle aujourd'hui un jeu à somme positive, car chacun reçoit plus qu'il ne donne. Enfin, nous avons vu la théorie marginale de la valeur, et le prix. Nous avons chacun notre échelle de valeur, subjective. La valeur est subjective. Le prix naît de l'échange.

 

L'économie est ainsi un vaste système d'échange. On peut remarquer que, pour échanger, certains engagent de gros moyens. Par exemple, pour mettre sur le marché un smartphone, il faut d'abord investir en recherche, acheter les composants, sous-traiter des fabrications, sans même savoir si le produit va se vendre. Il y a des frais qui sont engagés, sans connaître les gains qui seront apportés par le produit. Il y a une incertitude. Il y a un risque.

 

Nous avons là une définition de l'entrepreneur. L'entrepreneur agit aujourd'hui pour des résultats incertains dans le futur. Ludwig von Mises considère même que le terme de promoteur aurait été plus approprié. Jesus Huerta de Soto écrit ainsi :

 

« (...) on pourrait affirmer qu'exerce la fonction d'entrepreneur toute personne agissant en vue de modifier le présent et d'atteindre ses objectifs dans le futur (...) »

(L'école autrichienne)

 

La notion de risque, d'incertitude, est le fondement de l'entrepreneuriat. Notion de risque qui est inhérent à la notion de temps. L'entrepreneur investit de l'argent pour des gains futurs, nécessairement incertains. Ensuite, on peut souligner d'autres caractéristiques. Ainsi, Mises écrit :

 

« Ainsi chaque fonction est nettement intégrée : l'entrepreneur gagne des profits ou supporte des pertes ; les possesseurs de moyens de production (capitaux ou terre) gagnent l'intérêt originaire ; les travailleurs gagnent des salaires. Dans ce sens, nous élaborons la construction imaginaire d'une distribution fonctionnelle en tant que différente de la distribution historique de fait»

(L'action humaine)

 

Israel Kirzner développera les écrits de Mises en inventant le concept d'alertness, le fait d'être en alerte. L'entrepreneur repère les occasions.

 

L'entrepreneur, un rôle très large

La notion d'entrepreneur est ainsi plus large, et réaliste, que celle de Schumpeter. Examinons-en les implications. Il y a bien sûr celui qui investit dans un nouveau produit. Il le met sur le marché, à ses risques et périls. Les entrepreneurs peuvent donc introduire de nouveaux produits, investir dans de nouveaux systèmes de production, ou investir pour vendre sur un nouveau marché. Les fonctions de l'entrepreneur de Schumpeter sont comprises dans l'entrepreneur au sens de l'école autrichienne d'économie. Sauf qu'il n'y a pas forcément destruction. Ce qu'apporte l'entrepreneur sur le marché ne remplace pas nécessairement quelque chose qui y était déjà proposé. Rien, dans le raisonnement, ne l'implique. Même si rien ne l'empêche, et il y a des produits ou des modes de production qui supplantent d'anciennes pratiques.

 

L'entrepreneur a également un rôle dans la fixation des prix. En effet, comment les prix peuvent-ils s'égaliser au sein d'un territoire ? Nous avons vu les les transactions étaient d'abord décidées entre deux échangeurs. Puis, si les transactions se multiplient, les gens communiquent antre eux, et un prix communément admis peut apparaître. Mais cela n'est possible que dans un milieu où les gens se connaissent. Il peut y avoir une grande disparité de prix entre deux provinces. Dans ce cas, l'entrepreneur va acheter dans une province, pour revendre plus cher dans une autre. Ce qui va finir par égaliser les prix dans les deux provinces.

Nous voyons là comment se forme concrètement les prix. Aujourd'hui, sur un marché unifié, une entreprise va lancer son produit au même prix partout, car elle sait que sinon certains achèteront des produits pour les revendre plus chers. On remarque cependant que les détaillants s'adaptent à leur clientèle et peuvent pratiquer des prix plus élevés dans les quartiers aisés.

Tout le monde peut avoir un jour une attitude d'entrepreneur. Ainsi, quelqu'un qui investit dans une formation, dans le but d'obtenir un emploi mieux rémunéré, agit en tant qu'entrepreneur. Sachant que la notion d'entrepreneur est un concept. On peut agir en tant qu'entrepreneur un jour, et être habituellement un salarié (nous reviendrons plus tard sur la notion de concept en économie, ou d'idéal-type pour reprendre la terminologie de von Mises). La notion clef, c'est le temps. Mettre en oeuvre des moyens aujourd'hui pour un gain incertain plus tard implique la prise de risque.

 

L'histoire de l'entrepreneur

Finissons ce chapitre par un peu d'histoire. L'entrepreneur n'est pas intégré à la théorie économique aujourd'hui, sauf pour l'école autrichienne d'économie. Pourtant, il apparaît très tôt dans cette théorie économique. C'est Richard Cantillon, dans le premier traité d'économie connu, Essai sur la nature du commerce en général, paru en 1755, qui donne un rôle à l'entrepreneur :

 

« Tous les habitants d’un État peuvent se diviser en deux classes, savoir en entrepreneurs, et en gens à gages ; les entrepreneurs sont comme à gages incertains, et tous les autres à gages certains pour le temps qu’ils en jouissent, bien que leurs fonctions et leur rang soient très disproportionnés. Le général qui a une paie, le courtisan qui a une pension, et le domestique qui a des gages, tombent sous cette dernière espèce. Tous les autres sont entrepreneurs, soit qu’ils s’établissent avec un fond pour conduire leur entreprise, soit qu’ils soient entrepreneurs de leur propre travail sans aucun fonds, et ils peuvent être considérés comme vivant à l’incertain ; les gueux même et les voleurs sont des entrepreneurs de cette classe. »

(Cité par Benoît Malbranque de l'Institut Coppet)

 

Richard Cantillon était un irlandais naturalisé français, considéré comme faisant parti de l'école française d'économie. Cette école a mis l'entrepreneur à l'honneur. Ainsi, Jean-Baptiste Say considérait l'entrepreneur comme une sorte d'organisateur, qui mettait en œuvre les moyens de productions.

 

Par contre, l'école britannique n'intégrait pas l'entrepreneur. Ainsi, Adam Smith, et à sa suite David Ricardo, ne considérait que l'apporteur de capital. Sans la notion de prise de risque, sans la notion d'organisateur. Ensuite, Walras, a vidé l'entrepreneur de sa substance. Il part de l'entrepreneur individuel, mais pour un simple calcul de maximisation. Et ne parlons pas de la macroéconomie. Elle ne considère que les agrégats : demande globale, offre globale, dépense publique. Uniquement des notions quantitatives. L'entrepreneur y est inexistant. L'être humain y est inexistant.

 

L'entrepreneur est ainsi au centre de la dynamique de l'économie. Il n'y a pas forcément de destruction créatrice. Il n'y a pas forcément innovation : l'entrepreneur peut simplement reprendre une idée qui semble marcher. La notion centrale est le risque. L'entrepreneur met en œuvre des moyens. Il subit un coût. Pour mettre sur le marché un bien, un service, une compétence, pour échanger quelque chose, dont le produit est incertain.

(Voir aussi l'histoire du mot entrepreneur ici )

 

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ECHANGE, VALEUR ET PRIX

17 Juillet 2020 , Rédigé par Le blog autrichien Publié dans #Manuel d'économie

Echange, valeur et prix

 

Quatrième chapitre du petit manuel d'économie. Comme je l'indiquais par ailleurs, les chapitres sont amenés à évoluer. Il est probable que les deux premiers seront fondus en un seul chapitre. Aujourd'hui, nous poursuivons notre étude de l'échange. En abordant la notion de valeur, et de formation du prix.

 

Nous avons vu que l'économie, c'est l'échange. Il y a échange, car comme l'écrit Ludwig von Mises dans L'action humaine :

 

« chacun des échangistes évalue ce qu’il reçoit plus haut que ce qu’il abandonne »

 

Si j'échange une épée contre des pierres, c'est que j'ai plus besoin des pierres que de l'épée. Puis l'échange indirect se développe. J'échange l'épée contre de la monnaie pour acheter quelque chose dont j'ai plus besoin que de l'épée, ou pour me constituer une réserve de précaution.

 

Valeur subjective

Allons au bout de la logique. Nous constatons donc que, dans un troc, l'évaluation des produits est différente pour les échangeurs. La valeur donnée aux produits n'est pas la même. Si j'échange une épée contre des pierres, c'est parce que, pour moi, les pierres ont plus de valeur que l'épée. Inversement pour mon co-échangeur. Pour lui, l'épée a plus de valeur que les pierres qu'il donne en échange.

 

Cela signifie que la valeur est subjective. Nous accordons chacun une valeur à ce que nous possédons, ce que nous produisons. Nous l'échangeons contre quelque chose qui a plus de valeur.

 

Evidemment, pour échanger, il faut convenir d'un prix. On marchande, et on définit un prix. Le prix, c'est les conditions de l'échange. les termes de l'échange. Tant de pierre contre une épée. Tant de monnaie contre une épée.

 

Il y a donc une différence entre valeur et prix. La valeur est subjective. Elle n'est pas intrinsèque à un objet, un service. Le prix, c'est le rapport d'échange.

 

Petite histoire de la valeur.

Curieusement, les premiers auteurs à être reconnus comme économistes, Adam Smith et David Ricardo, ont recherché une valeur intrinsèque aux produits. Ainsi, Adam Smith considère qu’il existe un prix naturel.


 

Le « prix naturel » dune marchandise correspond à ce qu’il faut payer pour produire, préparer et conduire cette denrée au marché et est fonction du taux naturel employé.

(Corentin de Salle, La tradition de la liberté, tome 2.)


 

Cela sans nier qu’il existe un prix de marché :


 

Le « prix du marché » d’une marchandise est le prix auquel une marchandise se vend communément. Il peut être inférieur, égal ou supérieur au prix naturel. Ce prix n’est autre que le rapport entre la quantité de cette marchandise existant actuellement sur le marché et les demandes de ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel.

(Corentin de Salle, La tradition de la liberté, tome 2.)


 

Les économistes classiques recherchent donc une valeur naturelle, que l’on qualifie également d’intrinsèque, car elle est partie du produit lui même. C’est la valeur de ce qui est nécessaire pour produire le produit. Essentiellement le valeur travail. Ce qui fait la valeur, c’est le travail qui est incorporé à un produit.


 

Ce prix inclut les profits même si,dans le langage courant, on différencie ce dernier du prix primitif de la marchandise. On inclut le profit car, sans ce dernier, le vendeur n’aurait aucun intérêt à la vendre et emploierait autrement son capital. Son profit constitue son revenu, le fonds dont il tire sa subsistance. Cela ne correspond pas au prix le plus bas auquel un vendeur peut occasionnellement céder sa marchandise mais c’est bien le plus bas qu’il peut exiger s’il exerce son métier sur une période relativement étendue, à moins évidemment de jouir d’une parfaite liberté et d’être en mesure de changer de métier comme il lui plaît.

(Corentin de Salle, La tradition de la liberté, tome 2.)


 

Il y a donc une recherche d’une valeur intrinsèque, qui correspondrait à la quantité de travail qui serait incluse dans un produit. En distinguant un prix de marché.


 

Une théorie curieuse

Cette théorie est curieuse, car elle est en contradiction avec les précédentes réflexions sur les prix. Les scolastiques espagnols,notamment, avait une théorie subjective de la valeur. Par exemple, Luis Molina expliquait, au 14 ème siècle :


 

« La valeur-utilité d'un bien particulier n'est pas fixée entre les gens ou par le passage du temps. Elle dépend de l'évaluation individuelle et de la disponibilité. Cette théorie explique aussi certains aspects singuliers des biens de luxe. Par exemple, pourquoi une perle, "qui peut seulement être utilisé pour décorer", serait plus onéreuse que les grains, le vin, la viande, ou les chevaux ? Il apparaît que toutes ces choses sont plus utiles qu'une perle et qu'elles sont certainement plus "nobles". Comme Molina l'a expliqué, l'évaluation est faite par les individus, et "nous pouvons conclure que le prix juste pour une perle repose sur le fait que certains hommes voulaient lui accorder de la valeur en tant qu'objet de décoration" »

(Llewellyn H. Rockwell, Jr., fondateur et président du Mises Institute à Auburn, Alabama, et éditeur de LewRockwell.com.)


 

La valeur travail a été reprise, d’une manière radicalisée, par Marx. Dans ses écrits, la valeur vient uniquement du travail, et les travailleurs étaient exploités car ils ne bénéficiaient pas de toute la valeur.

 

La théorie marginale de la valeur.

La recherche d'une valeur intrinsèque posait aussi un problème : pourquoi l'eau, bien plus utile que le diamant, s'échange-t-elle à un prix inférieur à celui du diamant. La réponse, une fois encore, vient en examinant le processus d'échange.

 

Nous avons constaté que la valeur était subjective. Chacun accorde une valeur différente à un produit. Les produits peuvent avoir différents usages, plus ou moins importants. L'eau, par exemple, se boit, et elle est indispensable à la vie. On s'en sert pour irriguer les cultures, pour se laver, pour laver sa maison, laver la vaisselle, remplir la piscine, remplir le pistolet à eau du petit dernier.

 

Evidemment, chacun de ces usages n'a pas la même importance. Chaque individu classe les usages en fonction de leur utilité pour lui même. Nous pouvons concevoir que boire pour vivre arrive en tête. Ensuite, si quelqu'un a un champ, l'irrigation sera plus importante pour lui que pour celui qui n'en a pas. De même, si quelqu'un a une piscine.

 

Continuons le raisonnement. Si la quantité d'eau disponible est à peine nécessaire pour boire, c'est l'utilité première qui est à peine satisfaite. Une utilité qui a une grande valeur. Donc, pour celui qui manque d'eau pour boire, l'eau aura une grande valeur, et il sera près à en donner un prix élevé.

 

Inversement, si l'eau est tellement abondante que le pistolet à eau peut être rempli, quelle sera la valeur de l'eau ? Le fait de remplir un pistolet à eau n'a pas une grande utilité. Donc pas une grande valeur. Donc le prix offert pour l'eau ne sera pas élevé.

 

Chacun classe les différentes utilités d'un produit, ou d'un service. Si le produit est tellement abondant que la dernière utilité peut être satisfaite, la valeur, et le prix offert, seront faibles. C'est ce qu'on appelle la valeur marginale. La valeur accordé à un produit dépend de la dernière utilité satisfaite. A contrario, le diamant est tellement rare que la simple utilisation comme bijou se négocie à un prix élevé.

 

Soulignons au passage, toujours, la subjectivité de la valeur. Certains ne jurent que par Apple et ses I-phone. D'autres, utilisateurs d'Androïd, se marrent en soulignant que leur smartphone est moins cher, et parfois en avance (ce que n'admettront pas les fans d'Apple). La valeur est subjective, et le prix qui s'impose pour un produit ou un service n'est pas un prix objectif accepté par tous.

 

Marginalisme et école autrichienne

L'école autrichienne est née avec la théorie marginale de la valeur. En effet, Carl Menger, fondateur de ce courant, est considéré comme un des trois co-découvreurs de la valeur marginale, en 1871, avec William Stanley Jevons, la même année, et Léon Walras en 1874 (l'information circulait moins vite en ce temps, surtout quand les écrits étaient dans des langues différentes).

 

Cependant, il y a une grande différence entre Menger et ses collègues. Menger développe une théorie de la valeur subjective. Les deux autres auteurs considèrent que le prix de marché est un prix objectif, donc correspond à la valeur du produit. Pour Menger, la valeur est subjective, chacun n'accordant pas la même valeur à un produit, ou un service. Le prix reflète les termes de l'échange, pas la valeur. Pour Jevons et Walras, il n'y a pas de distinction entre prix et valeur.

 

De l'échange naît le prix

Nous avons d'abord constaté que, l'économie, c'est l'échange. En analysant l'échange, nous constatons que la valeur est subjective. C'est même la condition de l'échange. On échange un produit car on obtient quelque chose qui vaut plus à nos yeux. Et le prix est négocié lors de l'échange. Il représente les termes de l'échange. Tout découle de l'échange. Maintenant, comment le prix d'un produit peut-il s'unifier ? C'est ce que nous verrons avec le concept d'entrepreneur.

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L'économie c'est l'échange

13 Juin 2020 , Rédigé par Le blog autrichien Publié dans #Manuel d'économie

L'économie c'est l'échange.

 

Voici le troisième chapitre de notre petit manuel d'économie. Après l'introduction, et le chapitre sur l'origine de l'économie, nous allons voir aujourd'hui que, l'économie, c'est l'échange.

 

Dans un premier chapitre, nous avons présenté les difficultés que rencontrent quelqu'un qui veut s'initier à l'économie. Puis, nous nous sommes posés la question de l'origine de l'économie : pourquoi cette nouvelle matière est-elle apparue ? Pourquoi cette nouvelle science. Nous avons tout simplement recherché ce qu'elle étudiait. Nous avons vu que c'est le développement du commerce et de la prospérité qui a suscité un intérêt qui a mené à l'émergence de l'économie. Le commerce, c'est l'échange. Un auteur a explicité le lien entre échange et prospérité. C'est Jean-Baptiste Say. Il écrit :

 

"L’homme dont l’industrie s’applique à donner de la valeur aux choses en leur créant un usage quelconque, ne peut espérer que cette valeur sera appréciée et payée que là où d’autres hommes auront les moyens d’en faire l’acquisition. Ces moyens, en quoi consistent-ils ? En d’autres valeurs, d’autres produits, fruits de leur industrie, de leurs capitaux, de leurs terres : d’où il résulte, quoiqu’au premier aperçu cela semble un paradoxe, que c’est la production qui ouvre des débouchés aux produits."

(Traité d'économie politique)

 

Qu'est-ce que cela peut bien signifier ? Nous allons ici examiner ce qu'est l'échange. Et, en déroulant le fil de l'échange, nous verrons que, l'échange, c'est l'économie.

 

L'échange, qu'est-ce que c'est ?

Analysons l'échange de base, c'est-à-dire le troc, avant de passer à l'échange plus moderne, qui implique la monnaie. Donc, qu'est-ce qui se passe dans un troc ? J'ai un talent, je sais fabriquer des épées. Bon, une épée, ça peut servir. Deux épées, si la première se casse, pourquoi pas. Mais, une multitude d'épées, cela ne me servira pas à grand chose. Alors je vais chercher à échanger ce que je sais faire, des épées, contre quelque chose qui me sera utile. Par exemple, j'ai besoin d'agrandir ma maison. Je vais échanger une épée contre des pierres.

 

Evidemment, je peux faire cet échange car un tailleur de pierre de ma connaissance a besoin, ou envie, d'une épée. Lui, des pierres, il en taille bien au-delà de sa propre consommation. Et, il a besoin d'une épée. Ce que l'on constate, c'est que le fabricant d'épées, et le tailleur de pierres, échangent tous deux quelque chose qui leur est moins utile contre quelque chose qui leur est plus utile. Chacun est gagnant dans l'échange. Le fabricant d'épée a plus besoin des pierres que de l'épée qu'il échange. Le tailleur de pierres a plus besoin de de l'épée que des pierres qu'il échange.

 

Dans l'échange, chacun trouve un bénéfice. Et c'est parce qu'il y a un bénéfice mutuel, qu'il y a échange. En langage moderne, on parle d'un jeu à somme positive, pour montrer que toutes les parties y gagnent.

 

Echange et monnaie.

Nous avons décrit ce qu'on appelle le troc, un échange d'un bien contre un autre bien. Introduisons maintenant la monnaie. En effet, il est difficile pour un fabricant d'épées de trouver quelqu'un qui a besoin d'une épée, et qui peut donner en échange un produit dont lui-même a besoin. Or, il se trouve que certains produits deviennent peu à peu acceptés par tout le monde lors d'un échange. On n'a pas forcement besoin de ces produits, mais on sait qu'on pourra facilement les échanger contre ce dont nous avons besoin, ou aurons besoin. Ces produits deviennent ce qu'on appelle une monnaie.

 

Différents biens ont servi de monnaie. Il y a eu le bétail par exemple. D'une façon naturelle, pourrait-on dire, les métaux précieux se sont imposés, et, au final, l'or. L'or a les qualités pour être partout accepté comme monnaie. Il est donc devenu une monnaie. Chacun va  accepter d'échanger un produit contre une quantité d'or. Nous voyons que nous avons là l'échange monétaire.

 

Echange et monnaie crédit.

Voyons un nouveau cas d'échange, en introduisant le concept de monnaie crédit. Monsieur Alphonse vend un service à Monsieur Bernard. Monsieur Bernard lui donne en échange une reconnaissance de dette. Monsieur Alphonse va à la banque et escompte la reconnaissance de dette. C'est-à-dire qu'il échange la reconnaissance de dette contre de la monnaie. N'oublions pas que les banques ont été des comptoirs d'escompte. On suppose pour cette exemple, limité à trois échangistes, qu'il n'y a pas d'intérêts. Avec l'argent obtenu, monsieur Alphonse achète un service à monsieur Claude. Qui lui même, avec l'argent, achète un service à monsieur Bernard. Qui, avec l'argent obtenu, paie sa reconnaissance de dette à la banque.

 

Nous venons de décrire tout un circuit économique. Notons qu'à chaque fois qu'il y a eu échange de service, il y a eu augmentation de ce qu'on appelle aujourd'hui le PIB, produit intérieur brut. En effet, ce qu'on appelle PIB, c'est la valeur ajoutée. C'est l'augmentation de valeur d'un produit ou d'un service à chaque échange. Sans monnaie au départ, nous avons donc décrit le PIB. La loi de Say décrit donc le PIB. Et le PIB découle de l'échange.

 

Aujourd'hui, les échanges peuvent être aussi simples ou plus élaborés : des entreprises qui mettent en œuvre de gros moyens pour vendre des produits. Mais, cela reste des échanges : un produit, ou un service, contre de la monnaie.

 

La loi de Say

C'est ce qu'on appelle parfois la loi de Say, ou loi des débouchés. Un chapitre du traité d'économie de Jean-Baptiste Say s'intitule : "Des débouchés". Il y décrit le processus des échanges, soulignant que "les produits s'échangent contre des produits". On soulignera que Say intégrait aussi les services dans son raisonnement, de manière extraordinairement moderne pour son époque.

 

Say soulignait que les endroits prospères, en l'occurrence les villes, étaient ceux où il y avait une multitude d'échangeurs. Chacun proposait quelque chose à échanger. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui un marché. Say soulignait que ce n'était pas le manque d'argent qui déprimait l'économie. C'était le manque d'échangeur. Car il faut avoir quelque chose à échanger pour se procurer une marchandise ou un produit.

 

La loi de Say est malheureusement mal interprétée de nos jours, par la faute de John Maynard Keynes. On la résume par la formule "l'offre crée sa propre demande", ce qui est complètement faux. La loi de Say, c'est juste l'échange.

 

L'économie, la science de l'échange.

C'est d'ailleurs pourquoi pour Ludwig von Mises, figure de l'école autrichienne d'économie, la loi de Say n'est pas une loi. C'est juste un préambule, qui sert à démontrer la fausseté des vieilles croyances qui consistent à dire que quand les affaires vont mal, c'est qu'il y a un manque d'argent. Pour Mises, l'économie c'est l'échange, c'est une évidence. C'est ainsi qu'il appelle la science économie la catallactique, science de l'échange.

 

Nous avons vu que tout découle de l'échange en économie. Une évidence oubliée par bien des économistes, mais pas par l'école autrichienne d'économie. C'est de l'échange que vient le PIB. C'est de l'échange que vient le prix aussi. En analysant le processus d'échange, nous allons déterminer la théorie de la valeur et des prix.

 

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