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L'école autrichienne d'économie, la dynamique de l'économie.

Les Principes de Carl Menger

28 Février 2020 , Rédigé par Le blog autrichien

C’est l’évènement de l’année ! Enfin publiés en français ! Un des ouvrages clef de la théorie économique vient d’être publié en français, rien moins que les Principes d’économie politique de Carl Menger, l’ouvrage fondateur de l’école autrichienne d’économie. Mais également un ouvrage important pour les étudiants en économie, les professeurs, les chercheurs, et quiconque s’intéresse à cette science, car il est lié à la révolution marginaliste de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle.

 

Replaçons d’abord le livre dans le contexte de cette révolution. Jusqu’alors, la théorie de la valeur était basée essentiellement sur la valeur travail et l’utilité. La valeur d’un objet était le travail qui y était intégré, ainsi que l’utilité. Cela depuis Adam Smith, et David Ricardo, qui a divisé les revenus entre la rente, le profit, et le salaire. Mais cette théorie n’expliquait rien en fait. Pourquoi l’eau, si utile, valait moins que le diamant ? Il y avait aussi des différences de valeur qui n’avait rien à voir avec la quantité de travail.

 

La révolution marginale introduit la notion de valeur marginale. La valeur d’un produit, ou d’un service, dépend de la dernière quantité produite ou disponible. Si vous êtes dans le désert, et qu’il n’y a presque pas d’eau, celle-ci vaudra une fortune. Pourquoi ? Parce toute l’eau disponible servira à votre survie. Si vous êtes dans une région très pluvieuse, aux nappes phréatiques abondantes, aux fleuves et rivières nombreux, vous pouvez avoir de l’eau même pour le pistolet à eau de votre petit dernier. Ce qui n’a pas trop de valeur. C’est cette dernière utilisation qui détermine la valeur de l’eau. D’où le terme marginal.

 

Trois économistes sont les co-découvreurs de cette théorie. Ils l’ont élaborée chacun de leur côté, sans se connaître ni connaître les travaux des autres. Ce sont William Stanley Jevons et Carl Menger en 1871, et Léon Walras en 1873 souvenons nous qu’en ce temps là, l’information circulait beaucoup moins rapidement, surtout entre l’Angleterre de Jevons, l’Autriche de Menger, et la Suisse où résidait le français Walras.

 

Des trois, c’est Menger qui a la théorie la plus aboutie. Jevons a sans doute eu une intuition géniale, mais c’est Alfred Marshall qui peaufina ses concepts, à tel point qu’on parle d’économie marshallienne. Walras a finalement peu parlé d’économie, et surtout peaufiné un ouvrage mathématique. Menger a écrit un ouvrage d’économie, étonnamment complet pour sa taille somme toute réduite pour une telle œuvre.

 

Tous les phénomènes obéissent à la loi de la cause à effets. C’est ainsi que débute les principes. Ce qui est significatif de la démarche de Carl Menger : il veut établir une science économique. Une science qui isole le domaine de l’économie, qui soit propre à l’économie, qui ne fonctionne pas par analogie avec d’autres sciences. Il y a là aussi une réflexion sur ce que doit être la science économique, une réflexion épistémologique. Cette réflexion reste une marque de fabrique de l’école autrichienne d’économie, qui asseoit sa théorie sur une épistémologie. Ainsi, Ludwig von Mises commence son chef d’œuvre, L’action humaine, par définir ce qu’est la science économique. Réflexion très peu présente, c’est le moins que l’on puisse dire, dans les autres courants.

Carl Menger considère par ailleurs qu’il faut isoler le comportement économique des autres comportements. Il reconnaît que, dans le monde réel, les actions économiques sont mêlées à d’autres actions. Ou, plutôt, qu’une action n’a pas que des motifs économiques. Carl Menger considère qu’il faut isoler l’économie pour la comprendre. Il peaufinera cette argumentation dans son autre grand ouvrage, Recherche sur la méthode dans les sciences sociales et en économie politique en particulier, mais cette idée est déjà explicitement présente dans les principes. Ce qui est toujours d’actualité. Non, l’économie n’explique pas tout. Non, la théorie économique n’explique pas la totalité du comportement humain, et c’est normal, elle n’est pas conçue pour.

 

Menger adopte donc une démarche résolument scientifique. Il considère qu’il faut étudier le plus petit élément observable, c’est-à-dire l’être humain. Ou plutôt, l’être économique (economizing man dans la traduction américaine). Ce qu’on appelle depuis l’individualisme méthodologique. Il s’agit de partir de l’individu pour expliquer l’économie. Ce qui n’implique pas de refuser les phénomènes collectifs, soulignons le. A la base de tout phénomène collectif, il y a des individus.

 

Partir de l’individu, cela ne distingue pas Menger de Jevons ni de Walras. Eux aussi partent de l’individu. Mais Menger ajoute une autre dimension : le subjectivisme. Prenons l’exemple de la valeur et du prix. Walras va considérer un phénomène hypothétique de tâtonnement, sous l’égide d’un commissaire priseur, d’où sort un prix de marché. Ce prix de marché est une donnée qui s’impose à tous. A partir de ce prix de marché, il construit ses modèles mathématiques. C’est ce qu’on appelle un prix objectif, dans le sens où il s’impose à tous, et par opposition au subjectivisme. Chez Jevons et Marshall, c’est à peu près pareil.

 

Menger considère d’abord la valeur. Chacun accorde une valeur différente à un même objet. C’est pourquoi il peut y avoir échange d’ailleurs (cliquer sur le lien pour plus de précisions). On échange quelque chose qui a moins de valeur pour nous que pour celui qui l’achète. Dans l’échange, il y a un marchandage, et un prix est arrêté entre les parties. La multiplication des échanges fait converger le prix. Mais il reste que la valeur est subjective, et que le prix n’est pas une donnée pour l’individu. Le prix naît du processus économique. Mises a explicité la formation des prix (cliquer sur le lien).

 

Ce subjectivisme répond avant la lettre aux reproches envers la science économique, qui serait trop théorique et trop éloignée de la réalité. Tout comme le fait d’isoler le comportement économique, en reconnaissant qu’il n’est pas le seul qui guide l’individu. Nous avons là une théorie économique dans le sens où elle isole le comportement économique, proche de la réalité dans le sens où elle est subjectiviste.

 

Le dernier constat génial de Menger concerne la monnaie. Il constate que la monnaie est apparue toute seule, par le simple jeu des actions humaines. Personne n’a inventé la monnaie. Menger souligne par là que des institutions naissent sans que cela soit le fruit d’un plan humain. Ce qui n’est pas exclusif d’autres institutions conçues volontairement, selon Menger. C’est à nouveau un des fondements de l’école autrichienne, développé par la suite par Friedrich Hayek.

 

Les Principe d’économie politiques de Carl Menger sont donc un monument de la science économique. Qu’ils ne soient traduits qu’aujourd’hui en français est une honte pour le pays, et indique le peu de considération pour la science économique. c’est un ouvrage à lire pour quiconque s’intéresse à l’économie, tant cet ouvrage est riche, sur le plan épistémologique notamment. Et, le traducteur, Gilles Campagnolo, est un spécialiste de Menger, qui a eu accès à sa bibliothèque personnelle. Et pour ceux qui ont un peu de temps, voici une passionnante interview de Gilles Campagnolo, qui explique les concepts de Carl Menger. Enjoy.

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