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L'école autrichienne d'économie, la dynamique de l'économie.

Définition du mot entrepreneur : l'apport décisif de Cantillon

28 Février 2021 , Rédigé par Le bolog autrichien

La théorie de l’entrepreneur a été inventée par Cantillon, de même que la théorie économique. Le concept d’entrepreneur vient de Cantillon, qui en a changé le sens du mot tel qu’il existait à son époque, et, sur ce concept, a bâti la théorie économique. C’est l’histoire du mot et du concept d’entrepreneur que nous conte Mark Thornton.

 

Un mot sens dessus-dessous : comment Cantillon a redéfini l’entrepreneur.

 

Traduction de Turning the Word Upside Down: How Cantillon Redefined the Entrepreneur, de Mark Thornton, paru sur le site du Mises Institute le 6 février 2021 sous licence CC BY-NC-ND 4.0 et dans The Quarterly Journal of Austrian Economics, volume 23, automne/hiver 2020.

 

Résumé

Le mot entrepreneur signifiait à l’origine quelqu’un qui agit, prend des risques, qui peut être violent même. Au seizième et dix-septième siècle il était utilisé pour désigner une personne qui bâtissait de grandes constructions et des fortifications pour le gouvernement ou fournissait l’approvisionnement pour l’armée pour un prix contractuel mais des coûts qui étaient grandement incertains. En revanche, Cantillon (1755) définit l’entrepreneur comme quelqu’un qui achète des biens et des moyens au prix de marché actuel pour les revendre à l’avenir à un prix incertain. Sa définition a été adoptée par les principaux économistes français de l’époque, avec pour conséquence de devenir finalement l’usage commun du terme, comme il sera vu dans un échantillon de dictionnaires français au fil du temps. Dans cette évolution remarquable et largement méconnue, Cantillon a complètement transformé le mot. L’entrepreneur de Cantillon s’autorégulait sur la base des profits et des pertes, et devenait ainsi les fondations sur lesquelles il était possible de bâtir des théories et des modèles d’économie de marché, ce que nous connaissons comme la théorie économique. Sa définition est pour l’essentiel celle de Frank Knight et de Ludwig von Mises, par conséquent elle a d’importantes implications pour l’école de Chicago et l’école autrichienne, d’économie.

 

I Introduction

Une question centrale quant au concept d’entrepreneuriat à la fois dans la littérature académique et dans le discours public demeure la signification du terme. Il est maintenant communément accepté que Richard Cantillon (1665-1743) a le premier introduit l’entrepreneur dans la littérature économique. Depuis lors, le sens du terme a subi de nombreux changements et la liste des fonctions, des rôles et des caractéristiques de l’entrepreneur ne cesse de s’allonger. Il y a même des formes archétypales, comme le grand entrepreneur schumpétérien et l’insaisissable entrepreneur kiznérien. Cependant, le changement le plus important et le plus spectaculaire dans le sens d’entrepreneur s’est produit il y a presque trois siècles.

 

C’était quand, vers 1730, il est dit que Cantillon a introduit ce terme pour la première fois. Cependant, avant cette époque, le mot entrepreneur existait et avait des significations très différentes. La principale faisait référence à quelqu’un qui travaillait, en tant qu’entrepreneur privé, contractuellement pour le gouvernement. Cet entrepreneur pour le gouvernement, ou ce qui pourrait être appelé un entrepreneur politique, typiquement postulerait pour construire une structure pour le gouvernement et aurait ainsi des revenus prédéterminés mais des coûts futurs incertains. Cantillion a redéfini l’entrepreneur comme quelqu’un qui achète des biens ou des moyens aux prix courants pour les vendre dans le futur à des prix incertains. Ainsi, la signification du terme entrepreneur a changé, d’une signification politique à une signification orientée marché. Il faut souligner que Cantillon avait une grande expérience à la fois comme entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, et comme un entrepreneur de marché.

 

Le nouveau sens de Cantillon a mis le concept d’entrepreneur sens dessus-dessous. L’accent a basculé radicalement du secteur public au secteur privé. Les concepts fonctionnels de la nature et des sources de l’incertitude sont maintenant leurs opposés. De peu nombreux, les entrepreneurs sont devenus omniprésents dans la société. Le client, autrefois le gouvernement, est devenu le public en général, incluant le gouvernement. Plus important, les différents problèmes des gouvernements en matière d’appels d’offre et de gestion sont maintenant balayé par la main invisible de la concurrence sur les marchés.

 

Bouleverser le concept d’entrepreneur a créé ce qui est devenu le sens le plus couramment accepté du terme : quelqu’un qui fait des affaires, du commerce sur le marché, et qui est dans l’incertitude quant aux bénéfices ou aux pertes qui vont en résulter. En faisant ainsi, Cantillon a pris un nom ordinaire, l’a redéfini, et il a créé un concept théorique qui est encore beaucoup utilisé aujourd’hui. Beaucoup plus qu’un simple terme, l’entrepreneur de Cantillon fournit le mécanisme conceptuel qui permet l’auto-régulation des comportements sur le marché et fournit ainsi les fondations pour les constructions théoriques présentées dans son livre, Essai sur la nature du commerce en général (vers 1730, publié en 1755), qui à son tour est devenu le fondement de la théorie économique.

 

Il est maintenant bien établi dans la littérature économique et entrepreneuriale que Cantillon a été le premier à introduire le terme entrepreneur en tant que concept économique fonctionnel. Le mot existait avant, mais il avait un sens différent. Il l’a radicalement transformé. Il sera montré que beaucoup des économistes qui ont été directement ou indirectement influencés par Cantillon ont adopté sa conception et ont contribué à en diffuser la nouvelle signification. Un échantillon de dictionnaires français sera examiné pour démontrer le changement de sens et le moment de ce changement, qui est devenu plus tard le sens communément accepté.

 

La seconde section retrace l’évolution du mot entrepreneur, tandis que la troisième trace ses développements dans les dictionnaires français. La quatrième section explique que l’adoption du concept de Cantillon par les principaux économistes français, même avant la publication de son Essai en 1755, a aidé à étendre la nouvelle signification, finalement, en tant qu’usage commun. La cinquième section conclut.

 

II Les évolutions du terme entrepreneur

Selon Redlich (1949, 1), le terme entrepreneur a évolué du mot français entreprendre, qui fait référence à quelqu’un qui entreprend une activité, qui est actif ou qui fait avancer les choses. Selon Hoselitz (1955, 235), vers le 16ème siècle le terme était utilisé pour faire référence à des gens engagés dans « de violentes actions guerrières ». Au 17ème siècle, le terme était utilisé plus généralement pour faire référence à des gens qui prenaient un risque – pas des marchants et des fabricants, mais des entrepreneurs qui construisaient de grands projets d’infrastructures pour le gouvernement ou pour l’Église, ou approvisionnaient en fournitures l’armée. Ainsi, l’entrepreneur de ce temps était un fournisseur de l’armée ou un entrepreneur pour le gouvernement, ou un entrepreneur politique qui travaillait pour un prix contractuel. Hoselitz (1951) note aussi que dans la littérature juridique de cette période, l’entrepreneur est quelqu’un qui a un contrat avec le gouvernement ou l’armée. Il souligne également que le terme était parfois utilisé pour faire référence aux explorateurs et aux colons, où le concept d’ « actions guerrières violentes » est combiné avec le concept d’entrepreneur pour le gouvernement. Ainsi, la conception originelle était largement politique.

 

Selon Hébert et Link (1988, 16), le cas classique d’une personne d’un entrepreneur pour le gouvernement est le fermier général. D’un côté, le fermier général est plus proche d’un entrepreneur dans le sens moderne, que d’un entrepreneur pour le gouvernement, car c’est quelqu’un qui a répondu à un appel d’offre pour le droit de collecter les impôts sur une certaine juridiction pour une période donnée, pour une commission fixée, mais il est dans l’incertitude du montant qu’il peut collecter. Il y avait un profit quand la collecte des taxes dépassait le montant fixé lors de l’appel d’offre. D’un autre côté, le fermier général est plus proche d’un entrepreneur pour le gouvernement qu’un entrepreneur sur le marché, parce que les incitations financières qui accompagnaient cet ancien système conduisaient souvent les fermiers généraux à la corruption et à abuser des redevables de différentes manières, comme de sous-évaluer les biens recouvrés en paiement de l’impôt. C’était la honte de Matthieu, le fermier général devenu apôtre de Jésus.

 

L’ultime énoncé de l’entrepreneur comme entrepreneur pour le gouvernement se trouve dans La science des ingénieurs (1729) de Bernard F. de Bélidor. Bélidor était un important ingénieur français et son livre était un manuel de premier plan pour les ingénieurs. Il a été élu membre de la Société Royale en 1726. Plus tard, il sera le premier à utiliser le calcul intégral pour résoudre les problèmes techniques en hydraulique. Une rue de Paris a été baptisée de son nom au 19ème siècle. Selon Bélidor, contrairement à l’entrepreneur du marché de Cantillon qui était auto-régulé par le principe des profits et des pertes, l’entrepreneur pour le gouvernement est sournois et non fiable et doit être assujetti à la surveillance et à la réglementation du gouvernement.

 

Hoselitz (1951, 240) considère que la vision de Bélidor de l’entrepreneur est « l’exact opposé » de l’entrepreneur de Cantillon dans le sens que l’ancien entrepreneur est quelqu’un qui a contracté avec le gouvernement qui vend à un prix contractuel mais dont les prix des intrants futurs sont incertains, tandis que l’entrepreneur de Cantillon achète aux prix de marché et vend les biens à un prix incertain dans le futur. Techniquement, ces deux types d’entrepreneur risquent des pertes, mais, plus significativement, la nature de leurs risques est différente et leurs motivations et leur comportement diffèrent également. Ekelund et Price (2012,54) ont conclu que les différentes approches résultaient en « deux différents types de concurrence ». L’entrepreneur pour le gouvernement est tout le temps en train de chercher des économies et compromet la qualité et la sécurité en faisant des coupes dans les coûts dans le but de faire du profit, alors que l’entrepreneur de marché doit se sentir plus préoccupé par la qualité, la sécurité, et sa réputation, c’est-à-dire la maximisation des profits à long terme. La différence essentielle est que l’entrepreneur politique de Bélidor est susceptible d’être peu fiable et de nécessiter une surveillance, tandis que l’entrepreneur de Cantillon est plus fiable et auto-régulé, et peut par conséquent servir de base plus ferme pour une théorie économique et une économie de marché auto-régulée. Le concept d’économie auto-régulée était largement inconnu avant Cantillon.

 

Le livre de Bélidor a été publié à Paris en 1729 juste avant que, selon les chercheurs, Cantillon écrive et finisse son propre manuscrit. Murphy (1986, 246) présente des éléments de preuve qui suggèrent que le manuscrit a été écrit de 1730 à 1731 et a été achevé quelque temps avant la mort de Cantillon en 1734. Il n’y a aucune preuve que Cantillon connaissait ou avait lu Bélidor, mais en se basant sur le contenu de l’Essai, on peut dire qu’il en a lu attentivement toute la matière scientifique. Les deux hommes étaient contemporains, et avaient tous deux une petite célébrité à leur époque. En tant qu’ancien entrepreneur pour le gouvernement, ainsi que banquier et qu’investisseur immobilier, Cantillon, auteur largement lu, aurait été intéressé par le contenu du livre de Bélidor. Par conséquent, nous ne pouvons pas écarter la possibilité que Cantillon ait connu ce livre ni la possibilité qu’il l’ait lu.

Le livre de Bélidor aurait été un point de départ intéressant pour Cantillon. L’entrepreneur de Cantillon, présent à travers toute l’économie, aurait singulièrement contrasté avec l’entrepreneur politique de Bélidor, de connivence avec le gouvernement, indigne de confiance. Ce texte aurait pu éventuellement inspirer un contraste à Cantillon pour sa définition de l’entrepreneur. Cependant, on peut définitivement considérer que l’entrepreneur en tant qu’entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, était le concept bien établi aux alentours de 1730.

 

 

III. Redéfinir l’entrepreneur

L’évolution de la définition de l’entrepreneur, de l’entrepreneur pour le gouvernement ou entrepreneur politique de Bélidor à l’entrepreneur universel du secteur privé, peut être observée à travers les époques dans les dictionnaires français. Des échantillons de dictionnaires français du 17ème au 20ème siècle, disponibles sur L'ARTFL Project de l'Université de Chicago, ont été consultés et traduits à cet objet.

 

Selon le dictionnaire de Jean Nicot, thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne (1606), le mot entrepreneur faisait référence à un susceptor ou un redemptor, avec susceptor qui fait référence à quelqu’un qui « se charge de », comme de veiller sur quelqu'un (NdT: on trouve parmi les définitions le rôle de parrain, marraine, défenseur), tandis que redemptor fait référence à quelqu’un qui travaille comme entrepreneur (NdT : définition du dictionnaire Gaffiot, entrepreneur de travaux publics, de fournitures ; celui qui prend à ferme [des recettes publics], adjudicataire, soumissionnaire). Cette entrée d’un dictionnaire du début du 17ème siècle correspond ainsi à la notion très générale de prendre en charge (NdT : ou encore mettre en œuvre) une action, y compris veiller sur quelqu’un ou passer un contrat qui bénéficiera à quelqu’un d’autre.


 

A la fin du 17ème siècle, le Dictionnaire de l’Académie française (première édition 1694) indique que l’entrepreneur est quelqu’un qui prend en charge de grands projets de construction pour un prix spécifié. Plus tard, dans la quatrième édition (1762), le Dictionnaire a défini l’entrepreneur comme quelqu’un qui réalise des projets importants, comme construire des fortifications, des ponts, ou paver les rues d’une ville. Les cinquième (1798) et sixième éditions (1832-35) décrivent la même chose, même si la sixième donne un exemple d’entrepreneur dans la production de textile. Jean-Baptiste Say (1767-1832), dont on a longtemps considéré qu’il a introduit le terme durant cette période, a possédé une manufacture textile. La huitième édition (1932-35), a aussi élargi la définition pour y inclure les entrepreneurs de toutes sortes. Le Dictionnaire note que quand le terme est employé au féminin il fait explicitement référence à un fabricant textile (NdT : en fait, la définition exacte est : Celui, celle qui fait métier d'entreprendre un travail de construction, de terrassement ou de quelque nature que ce soit, quelque service destiné au public. Entrepreneur de maçonnerie, de serrurerie, de peinture. Entrepreneur de transports, de roulage. Entrepreneur de spectacles. Quand il s'agit d'une Femme, il s'applique généralement à Celle qui entreprend quelque travail de couture et qui emploie plusieurs ouvrières. Entrepreneuse de confection.). Ainsi, le terme entrepreneur a évolué durant cette période, désignant d’abord quelqu’un de très actif en tant qu’entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, puis le prototype typique de l’entrepreneur de marché moderne.


 

Dans le Dictionnaire critique de la langue française de Jean-François Féraud (Marseille, 1787-88), l’entrepreneur n’était pas mentionné, mais l’adjectif était défini comme :« Hardi, qui se porte aisément aux entreprises ». Le Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré (1872-77) indiquait également que le terme était utilisé pour désigner quelqu’un qui entreprend, ou qui met en œuvre un projet d’affaires (NdT, définition du Littré : (…) Celui, celle qui entreprend d'exécuter certains travaux, de faire certaines fournitures, qui prend une entreprise. Un entrepreneur de bâtiments. Un entrepreneur de vivres. Un entrepreneur pour la confection. (…) Terme d'économie politique. Entrepreneur d'industrie, ou, simplement, entrepreneur, celui qui crée un produit pour son compte. (…)). Le Littré en particulier faisait référence à Etienne Bonnot de Condillac et à Jean-Baptiste Say, dont le travail a généralisé et élargi la définition de l’entrepreneur pour y inclure la manufacture, la banque, l’agriculture, le commerce, et a même qualifié entrepreneur comme un terme d’économie politique.


 

Ce qui est important car, comme Thorton (2009a) le montre, Condillac (1997, 134n) était fortement influencé par Cantillon. Dans une rare note de pied de page, Condillac couvre Cantillon d’éloges :


 

J’ai tiré la base de ce chapitre de cet ouvrage [Essai sur la nature du commerce, Cantillon, 1755], de même que pour plusieurs observations que j’ai faites dans d’autres chapitres. C’est un des meilleurs ouvrages que je connais sur le sujet, mais je suis loin de les connaître tous.


 

Condillac suit Cantillon sur beaucoup de concepts et de phénomènes économiques, mais va rarement au-delà. Par exemple, sur l’intérêt et l’usure, il le suit de manière très proche, seulement pour admettre, contrairement à Cantillon, que des taux d’intérêt très élevés, sans précision, peuvent être qualifiés d’usure. L’entrepreneur pour Condillac est restreint à l’entrepreneur dans le commerce, au fermier, et de grands entrepreneurs de toutes sortes, mais il ne prolonge pas le terme comme le fait Cantillon à l’individu qui compose avec l’incertitude de manière permanente.


 

Ainsi, la définition de l’entrepreneur a changé de la signification imprécise d’une personne à risque dans les 16ème et 17ème siècles pour devenir un entrepreneur pour le gouvernement, ou entrepreneur politique, aux 17ème et 18ème siècles, avant d’en venir à représenter toute personne engagée dans une forme d’activité commerciale après la fin du 18ème et le début du 19ème siècle.


 

Le concept a évolué parallèlement à la progression des temps pré-capitalistes vers l’apogée du colonialisme européen et des guerres européennes, et vers le capitalisme et la révolution industrielle. Le changement le plus fondamental qui s’est produit au cours de cette évolution est que le sujet est passé de l’entrepreneur politique à n’importe qui s’engageant dans une entreprise privée, incluant l’agriculture, la manufacture et le commerce, dans laquelle il existe une incertitude quant aux prix futurs du marché. Landström (2010, 9–10) relate une transformation comparable du terme anglais undertaker durant une période similaire.

IV Comment le concept de Cantillon s’est diffusé

Les témoignages retraçant le changement de signification de l’entrepreneur trouvent Cantillon comme pivot historique avant que ce nouveau sens ne gagne une acceptation et un usage généralisés. Le plus savant chercheur sur le sujet, Murphy (1986, 246), pense que Cantillon a achevé le manuscrit de l’Essai aux alentours de 1730, bien qu’il ne fût pas publié avant 1755. Alors comment la redéfinition par un obscur écrivain anonyme se diffuserait-elle jusqu’à devenir en fait l’usage accepté ?


 

L’acceptation du concept d’entrepreneur de Cantillon était due à son influence sur des écrivains postérieurs. Plus particulièrement, l’écrivain populaire Victor Riquetti de Mirabeau (Mirabeau le père) avait une copie du manuscrit de l’Essai quatorze ans avant sa publication en 1755. De même, le célèbre éditeur de dictionnaire Malachy Postlethwayt s’est inspiré de l’Essai avant et après sa publication. Egalement, Murphy (1986, 308) montre que Vincent de Gournay, tête de file des Physiocrates, doit l’avoir lu avant qu’il ne soit publié. L’un des premiers usages notables du concept de l’entrepreneur de Cantillon comme dirigeant d’une entreprise privée apparaît dans le célèbre ouvrage de référence de l’époque, l’Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, de Diderot et d’Alembert, publié de 1751 à 1772. Dans un article écrit par une tête de file des physiocrates, François Quesnay, (Gendzier, ed. 1967, 814), sur le thème « grains », l’entrepreneur de Cantillon est lié à la vision sociale des physiocrates :


 

Nous n’envisageons pas ici le riche fermier comme un ouvrier qui laboure lui-même la terre; c’est un entrepreneur qui gouverne et qui fait valoir son entreprise par son intelligence et par ses richesses. L’agriculture conduite par de riches cultivateurs est une profession très-honnête et très-lucrative, reservée à des hommes libres en état de faire les avances des frais considérables qu’exige la culture de la terre, et qui occupe les paysans & leur procure toujours un gain convenable et assuré. Voilà, selon l’idée de M. de Sully, les vrais fermiers ou les vrais financiers qu’on doit établir et soutenir dans un royaume qui possède un grand territoire; car c’est de leurs richesses que doit naître la subsistance de la nation, l’aisance publique, les revenus du souverain, ceux des propriétaires, du clergé, une grande dépense distribuée à toutes les professions, une nombreuse population, la force et la prospérité de l’état.


 

Quesnay était le chef de file des physiocrates et le théoricien en chef de cette école de pensée. Il n’envisageait pas le fermier comme un ouvrier agricole ou un superviseur, mais plutôt comme « un entrepreneur qui gouverne et dirige son entreprise par son intelligence et par ses richesses » (Gendzier ed. 1967, 814). Higgs (1897, 30–31) nous rappelle que Quesnay fait explicitement référence aux « vérités fondamentales » de Cantillon dans cet article. Le biographe de Cantillon Antoin Murphy (1986, 307–08) conclut que le groupe associé à Vincent de Gournay et Quesnay était responsable de la publication et de la promotion de l’Essai de Cantillon en 1755.


 

Condillac, auquel le Dictionnaire de la langue française (1872–77) d’Emile Littré fait référence sur ce thème (NdT : dans la définition du mot entrepreneur), a également considéré l’agriculteur comme un entrepreneur qui contrôlait les cultures et supervisait ceux qui effectuaient le travail. Alors qu’auparavant les fermiers n’étaient aucunement envisagés comme des entrepreneurs, désormais l’entrepreneur était vu comme étant dans « chaque profession », incluant la ferme et la manufacture. Condillac ([1997] 1776, 147) souligne que tous les types d’entrepreneurs exercent leurs activités au risque de faire faillite :


 

En effet, un entrepreneur peut uniquement maintenir son commerce aussi longtemps que l’argent, avec lequel il a fait des avances, lui rapporte de manière continue avec un retour dans lequel il trouve sa subsistance et celle des travailleurs qu’il emploie, c’est-à-dire, un salaire pour eux et un salaire pour lui.


 

Condillac a aussi examiné les facteurs qui font augmenter ou baisser le nombre d’entrepreneurs. Sa discussion prend place dans un chapitre qui traite de l’intérêt et de l’usure, un emplacement qui selon Redlich (1949, 6–7) n’était pas commun avant ni après cette période. Cet emplacement suggère aussi l’influence de Cantillon, qui avait un traitement similaire mais plus long sur ce sujet dans son fameux chapitre sur l’intérêt et l’usure dans l’Essai. Comme montré ci-dessus, dans une note de son propre chapitre Condillac (1776 [1997], 134) a reconnu qu’il avait largement été influencé par Cantillon.


 

Un autre économiste significatif lié à Cantillon était Anne Robert Turgot. Selon Hébert and Link (1988), Turgot fait référence à Cantillon et le suit sur un grand nombre de sujets, mais la plus grande influence est indirecte, par l’intermédiaire de Quesnay, Gournay, et d’autres physiocrates. Par exemple, dans le domaine de l’agriculture, la manufacture, et dans d’autres champs de la production, Turgot, comme Cantillon, disait qu’il y avait deux classes fondamentales de producteurs dans la société : les entrepreneurs, et les travailleurs qui louaient leur travail contre salaire. La théorie de Turgot de l’entrepreneuriat est souvent considérée comme étant plus avancée, ou du moins différente, de celle de Cantillon (Rothbard 1995, 395) parce que le premier se focalisait plus sur les grands entrepreneurs capitalistes tandis que l’entrepreneur de Cantillon était omniprésent sur le marché.


 

L’entrepreneur-capitaliste doit d’abord accumuler du capital épargné afin d’avancer les paiements pour les travailleurs tandis que les biens sont en cours de production. Turgot soulignait que ces avances en capital étaient vitales pour toutes les entreprises. Il ne fait aucune différence que cette épargne soit fournie par l’entrepreneur ou quelqu’un d’autre. Par exemple, en agriculture, les entrepreneurs-capitalistes doivent épargner les fonds pour payer les travailleurs, acheter le bétail, et payer pour les constructions et les équipements jusqu’à ce que les récoltes soient moissonnées. Seulement après la moisson ils peuvent vendre les récoltes et récupérer leurs avances et éventuellement faire un profit. Le même processus opère dans la manufacture et dans chaque champ de production. Les entrepreneurs cherchent à faire des profits et à éviter les pertes.


 

Cependant, Brown and Thornton (2013) montrent que Cantillon n’ignorait absolument pas le capitaliste-entrepreneur, le capitaliste est complètement intégré dans la théorie de l’entrepreneuriat de Cantillon. Soit l’entrepreneur fournit ses propres ressources, soit il les emprunte, auquel cas le prêteur, et non le banquier, devient aussi une sorte d’entrepreneur dans l’approche de Cantillon en raison des risques, et non de l’incertitude, en matière de rendement. Le prêteur gère ces risques à la fois en demandant une garantie, en traitant uniquement avec des emprunteurs connus et fiables, ou, dans le cas d’emprunteurs à hauts risques, en faisant payer des taux d’intérêt élevés à un grand nombre d’entre eux, de sorte qu’en jouant sur les pourcentages le prêteur ne fait ni des gains faramineux, ni banqueroute en raisons des défauts. Cela correspond parfaitement à l’approche de Frank Knight et Ludwig von Mises. En fin de compte, l’entrepreneur de Cantillon comprend l’entrepreneur-capitaliste. Turgot et Cantillon partagent également l’idée que les entrepreneurs n’investiront dans des entreprises à risque que s’ils s’attendent à des profits supérieurs au taux d’intérêt des prêts. Ils mettent tous deux l’accent sur l’incertitude comme un aspect important de l’entrepreneuriat. Par conséquent, Turgot, comme Quesnay et Condillac, avait beaucoup de points de vue en commun avec Cantillon, a accepté beaucoup de ses points de vue sur l’entrepreneuriat, et a par la suite contribué à diffuser la définition fondamentale de Cantillon de l’entrepreneuriat, tant par ses propres écrits, les manuels et les ouvrages de référence populaires.


 

Les chercheurs, au moins jusqu’à Cole (1942, 120), avaient longtemps considéré de manière erronée que Jean-Baptiste Say avait introduit le terme entrepreneur en économie. C’était Schumpeter (1954, 222), écrivant que « personne avant Cantillon n’avait formulé cela de manière aussi complète », qui avait corrigé le récit historique, quand il a constaté que Cantillon était le premier à avoir une conception claire de l’entrepreneur, comme quelqu’un qui achète à prix courants mais vend dans le futur à des prix incertains, et qui par conséquent risque des pertes dans la poursuite du profit.


 

Selon Say (1971, 83), les entrepreneurs utilisent leur « industrie » pour organiser et diriger les facteurs de production pour atteindre « la satisfaction des besoins humains ». Au lieu d’être de simples dirigeants, les entrepreneurs font des prévisions, évaluent des projets, et prennent également des risques. Comme Turgot, Say voyait les entrepreneurs utiliser leur propre capital financier ou en emprunter auprès d’autres personnes pour avancer les fonds pour le travail, les matières premières, et les biens capitalistiques. Les entrepreneurs peuvent récupérer ces paiements uniquement s’ils réussissent à vendre leurs productions à des acheteurs à des prix qui excèdent les coûts.


 

Pour Say, l’action entrepreneuriale englobe plusieurs types d’activités économiques, comme la planification, l’organisation, la supervision, l’innovation et fournir le capital. Il a ainsi ajouté plusieurs aspects à l’entrepreneuriat de la théorie générale de Cantillon. L’approche de Say est très moderne dans le sens que les chercheurs modernes en entrepreneuriat s’appuient à la fois sur une définition générale de l’entrepreneur comme porteur d’incertitude, mais sont également très intéressés par les caractéristiques supplémentaires, les rôles et les caractéristiques des entrepreneurs qui contribuent à leur réussite ou à leur échec.


 

Par exemple, Salerno (2018, 193) montre que Rothbard a développé le concept de « loyer du décideur » comme un retour du travail spécifique réalisé par l’entrepreneur comme propriétaire et ultime décideur qui ne pourrait être autrement embauché par l’entreprise. Ce loyer du propriétaire est distinct du profit et des pertes. C’est une fonction qui concerne « l’organisation productive et technique, qui est distincte de la fonction de prévoir les conditions incertaines et futures du marché. » La prise de décision, cependant, est un aspect nécessaire de l’entrepreneuriat tandis que beaucoup de caractéristiques de l’entrepreneuriat étudiées par les chercheurs modernes ne sont pas des caractéristiques nécessaires mais sont simplement hautement corrélées avec les entrepreneurs à succès.


 

Si on compare les deux approches de l’entrepreneuriat, Say fournit une description plus élaborée de ce que fait un entrepreneur, similaire à la description moderne. Toutefois, cette approche détourne aussi notre attention de la notion d’incertitude, et Hébert (1985) ne trouve aucune preuve que Cantillon considérait aucune de ces caractéristiques supplémentaires comme fondamentales pour l’entrepreneur. Say réduit également l’étendue de la notion d’entrepreneuriat à l’industrie manufacturière qui était un thème commun de l’époque en raison de l’émergence de la révolution industrielle.

Hoselitz (1951) considère que la théorie de Say sur l’entrepreneur ne peut être reliée de façon tangible à celle de Cantillon et conclut que la théorie de Say représentait une régression par rapport à Cantillon et aux Physiocrates. Cependant, Schumpeter (1954, 222) attire notre attention sur une connexion entre Cantillon et Say : « Bien qu’il n’y ait rien qui montre qu’il a réellement influencé J. B. Say, il n’en demeure pas moins vrai que « objectivement » son interprétation sur ce point… est le lien entre les deux. » Bien sûr, nous savons que Say a été influencé par les physiocrates, et que les physiocrates ont été largement influencés par Cantillon. De plus, comme Salerno (1985) le constate, Say a possiblement été influencé par Cantillon, particulièrement sur la méthodologie, et à la fois Cantillon et Say ont modelé l’économie comme un mécanisme régulé par l’entrepreneuriat.


 

Conclusion

Ce thème historique de connexions et d’influences est complexe, mais les points principaux semblent clairs :

1. le sens originel du mot était différent de l’usage moderne et faisait référence à un entrepreneur pour le gouvernement, ou un entrepreneur politique, aussi tardivement que 1729.

2. Cantillon a utilisé le terme vers 1730 pour désigner un entrepreneur de marché agissant dans l’incertitude.

3. Les dictionnaires français relatent le remplacement de la définition originale par celle de Cantillon au cours du temps.

4. D’influents économistes français ont diffusé la nouvelle définition de Cantillon et l’ont portée dans l’usage commun. Plus significatif pour notre sujet, est que bien que Say avait une vision plus élaborée que Cantillon de l’entrepreneur, le Dictionnaire cite Say seulement pour une vision réduite de celle de Cantillon de l’entrepreneur.


 

Cantillon a redéfini l’entrepreneur, le transformant d’un entrepreneur pour le gouvernement ou entrepreneur politique qui travaille pour un prix contractuel et qui a des coûts futurs incertains en quelqu’un qui dans tous domaines achète des intrants aux prix de marché uniquement pour vendre dans le futur à un prix de marché incertain. L’élément d’incertitude crée le potentiel pour les profits ou les pertes, grandes richesses et banqueroute. Cantillon a utilisé cette conception de l’entrepreneur comme celui qui supporte l’incertitude pour créer une théorie de l’économie de marché (Thornton 2007, 2009b, Brown et Thornton 2013). Des économistes comme Mirabeau, Quesnay, Condillac, Turgot et d’autres ont adopté le concept de Cantillon avec un grand succès, et à l’époque de Jean-Baptiste Say, il était considéré comme d’usage courant et était utilisé sans autre attribution au cours du siècle suivant.


 

Qu’il soit désormais bien établi que le fait de supporter l’incertitude dans la poursuite du profit est au cœur de la définition de l’entrepreneuriat ne signifie pas que la théorie de l’entrepreneuriat est restée statique. En effet, Hébert et Link (1988) nous rappelle qu’il y a eu de nombreux tours et détours, de redirections, d’impasses et d’élaborations durant l’interlude entre Say et les théories modernes. Quand des économistes plus modernes ont étudié le concept de l’entrepreneuriat, ils sont repartis vers Cantillon sans connaître son existence. Cela commence avec Hawley (1907) et Davenport (1913) et finit avec Knight (1921) et Mises (1949), le cœur de la théorie de l’entrepreneuriat est retourné à ses origines chez Cantillon. A leur tour, ces deux derniers économistes sont devenus respectivement les fondateurs de l’école de Chicago et de l’école autrichienne d’économie moderne.


 

Bien sûr, depuis cette époque il y a eu de nouvelles grandes idées dans la théorie de l’entrepreneur, y compris le grand entrepreneur schumpéterien, et l’insaisissable entrepreneur kiznérien. ainsi que ce qui est analogue à un big bang dans la recherche empirique sur l’entrepreneuriat et l’établissement de l’entrepreneuriat comme discipline universitaire distincte. L’essentiel, cependant, se trouve dans l’entrepreneur de Cantillon.

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