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L'école autrichienne d'économie, la dynamique de l'économie.

Koenig, Génération Libre, Revenu Universel, Hayek

10 Juillet 2021 , Rédigé par Le Blog Autrichien

Le philosophe Gaspard Koenig dirige le think Tank Génération Libre, et se revendique libéral. Et c’est au nom du libéralisme qu’il défend le revenu universel. Dans un article d’un forum d’un site appelé Libération, Koenig embauche Friedrich Hayek dans sa croisade, en écrivant : « Le revenu universel a toujours fait partie du corpus intellectuel du libéralisme classique, de John Stuart Mill qui proposa dans ses Principes d’économie politique «un certain minimum établi pour la subsistance de chaque membre de la communauté, capable ou non de travailler», à Friedrich Hayek qui estimait nécessaire «un système d’aides publiques procurant un minimum vital à tous ceux qui en ont besoin». »

 

Rendons honneur à Koenig de souligner ainsi les aspects sociaux de l’œuvre d’Hayek, que peu connaisse. Cependant, avec tout le respect dû au philosophe qu’est Koenig, son interprétation d’Hayek prête à discussion. Car ce dernier n’aurait pas été favorable à un revenu universel, comme le montre ses écrits. C’est aussi l’occasion de préciser la conception du libéralisme d’Hayek, grande figure de ce courant.

 

Revenu universel

Quelques précisions d’abord sur le revenu universel. Il y a deux conceptions de ce revenu. Une conception « pratique », qui consiste à dire que ce serait plus simple pour gérer l’État providence. On accorde à tous un revenu, sans aucune condition, mais, en contrepartie, on supprime toutes les allocations, toutes les aides. Nous sommes là dans une optique gestionnaire.

Et il y a l’optique de Koenig, qui voit le revenu universel comme une liberté. Il déclare :

 

« N’est-il pas naturel, quand on défend la liberté, de s’assurer que chacun ait les moyens de décider de sa vie en s’affranchissant de la contrainte économique ? » (Koenig)

 

Koenig ajoute :

 

« Assuré de pouvoir satisfaire ses besoins fondamentaux, chacun pourra définir sa conception de la vie bonne – entrepreneuriale et capitaliste pour les uns, associative et solidaire pour les autres, ermite et solitaire pour d’autres encore. »

 

Pour Koenig, la liberté consiste ainsi a pouvoir s’offrir des biens et des services. Est-ce que cela correspond à la pensée d’Hayek ? Hayek a clairement répondu par la négative.

 

Ethique et utilitarisme

La liberté, c’est d’abord une question d’éthique, ce qu’il rappelle explicitement dans La Constitution de la Liberté :

 

« Quelques lecteurs seront peut-être gênés par l’impression que je ne tiens pas la valeur de la liberté individuelle pour un présupposé indiscutable de nature éthique, et qu’en essayant de démontrer sa validité je risque de donner à croire qu’opter en sa faveur est affaire d’opportunité. Ce serait se méprendre. Mais il est vrai que si nous voulons convaincre des gens qui ne partagent pas déjà nos postulats moraux, nous ne devrons pas simplement tenir ceux-ci pour certains. Nous devrons montrer que la liberté n’est pas, sans plus, une valeur parmi d’autres, mais qu’elle est la source et la condition même de la plupart des valeurs morales. Ce que la liberté offre à l’individu est bien davantage que ce qu’il serait à même de faire s’il était seulement individu libre. Nous ne pouvons donc pleinement apprécier la valeur de la liberté avant de savoir à quel point une société d’hommes libres vue dans son ensemble diffère d’une société ou la liberté ne règne pas. »

 

Hayek s’inscrit sur ce point dans la lignée de Benjamin Constant, qui, dans un très beau texte, Les droits individuels plutôt que le principe de l’utilité, se dit d’accord avec beaucoup de conclusions de Jeremy Bentham, qui prône l’utilitarisme, mais déclare que celles-ci doivent être basées sur le droit naturel, car, pour citer Constant :

 

« le principe d’utilité, tel que Bentham nous le présente, me semble avoir les inconvénients communs à toutes les locutions vagues ; et il a de plus son danger particulier. Nul doute qu’en définissant convenablement le mot d’utilité, l’on ne parvienne à appuyer sur cette notion précisément les mêmes règles que celles qui découlent de l’idée du droit naturel et de la justice. En examinant avec attention toutes les questions qui paraissent mettre en opposition ce qui est utile et ce qui est juste, on trouve toujours que ce qui n’est pas juste n’est jamais utile. Mais il n’en est pas moins vrai que le mot d’utilité, suivant l’acception vulgaire, rappelle une notion différente de celle de la justice ou du droit. »

 

Hayek cite justement Constant dans Droit, législation et liberté :

 

« Que la liberté ne puisse être sauvegardée que si elle est considérée comme un principe suprême à ne jamais sacrifier pour des avantages particuliers, avait été parfaitement compris par les principaux penseurs libéraux du XIXe siècle, et l’un d’entre eux définissait même le libéralisme comme « le système des principes » (Benjamin Constant, De l’arbitraire, dans Œuvres politiques). »

 

En soulignant le caractère éthique de la liberté, Hayek n’est définitivement pas dans le cadre du revenu universel de Koenig. La liberté est un droit rattaché à la personne humaine, un principe « à ne jamais sacrifier pour des avantages particuliers », ce qui signifie que ce principe ne peut pas être sacrifié pour un revenu universel issu de l’État. Hayek est très clair.

 

Hayek et la social-démocratie

Certes, Hayek défend un principe d’aide aux plus démunis. Il s’est laissé tenté par l’idée de Friedman d’un impôt négatif, qui consisterait à verser un complément à ceux qui ne gagneraient pas assez. Hayek défend une forme d’État providence, ce que lui reproche Ludwig von Mises dans sa recension de La Constitution de la liberté:

 

Unfortunately, the third part of Professor Hayek's book is rather disappointing. Here the author tries to distinguish between socialism and the Welfare State. Socialism, he alleges, is on the decline; the Welfare State is supplanting it. And he thinks the Welfare State is, under certain conditions, compatible with liberty.

In fact, the Welfare State is merely a method for transforming the market economy step by step into socialism.

(Foundation for Economic education)

 

Mises, réputé pour son caractère entier, pour ne pas dire plus, est cependant élogieux envers le livre d’Hayek :

 

However, the fact that Professor Hayek has misjudged the character of the Welfare State does not seriously detract from the value of his great book. His searching analysis of the policies and concerns of the Welfare State shows to every thoughtful reader why and how these much praised welfare policies inevitably always fail.

(Foundation for Economic education)

 

Le pouvoir ne fait pas la liberté

Cependant, quant au revenu universel, Hayek est très clair dans La Constitution de la liberté :

 

Ces deux confusions entre la liberté individuelle et d’autres concepts appelés liberté, sont moins dangereuses qu’une troisième, que nous avons déjà brièvement évoquée : la liberté entendue comme « la possibilité physique de faire ce qui me plaît », le pouvoir de satisfaire nos désirs, ou encore l’étendue des choix qui nous sont ouverts. Une « liberté » de ce genre apparaît dans les songes de nombre de gens, qui se figurent pouvoir voler, s’affranchir de la loi de gravité, être capables de se déplacer « libres comme l’oiseau » – ou bien pouvoir modifier les réalités environnantes selon leurs vœux. Cet emploi métaphorique du mot est usité depuis fort longtemps, mais jusqu’à une époque assez récente, peu de gens confondaient sérieusement cette annulation de tout obstacle a nos désirs, cette « liberté » qui serait une omnipotence, avec la liberté individuelle qu’un ordre social quelconque peut procurer. Ce n’est qu’à partir du moment où cette confusion de sens a été délibérément adoptée par son inclusion dans les thèses socialistes, qu’elle est devenue dangereuse. Une fois admise cette identification de la liberté avec le pouvoir, il n’y a plus de limite aux sophismes par lesquels les attraits du mot « liberté » peuvent être utilisés à l’appui de mesures qui détruisent la liberté individuelle, plus de borne aux tricheries qui peuvent induire les gens, au nom de la liberté, à abdiquer leur liberté. Ce fut a l’aide de cette équivoque que, la notion de pouvoir collectif sur les événements a été substituée a celle de liberté individuelle, et que dans les États totalitaires, la liberté a été supprimée au nom de la liberté.

 

On ne peut être plus clair. On pourrait arguer que la pensée d’Hayek a évolué, puisque c’est dans son ouvrage Droits, législation et liberté qu’il reprend l’idée d’impôt négatif de Milton Friedman, comme le système des vouchers pour financer l’éducation. On remarquera d’ailleurs qu’Hayek considère que l’État peut aider à financer l’éducation, mais qu’il ne doit surtout pas l’organiser. Cependant, dans cet ouvrage, Hayek précise :

 

Il n’y a pas de raison pour que le gouvernement d’une société libre doive s’abstenir d’assurer à tous une protection contre un dénuement extrême, sous la forme d’un revenu minimum garanti, ou d’un niveau de ressource au-dessous duquel personne ne doit tomber. (…) A condition qu’un tel minimum de ressources soit fourni hors marché à tous ceux qui, pour une raison quelconque, sont incapables de gagner sur le marché de quoi subsister (…).

 

Certes, Hayek est favorable à l’aide sociale, comme pour l’éducation, mais dans un but précis, comme il l’écrit dans Droit, législation et liberté :

 

Concernant l’éducation, l’argument primordial en faveur de son assistance par le gouvernement est que les enfants ne sont pas encore des citoyens responsables et ne peuvent être supposés capables de savoir ce dont ils sont besoin, ni ne possèdent de ressources qu’ils pourraient consacrer à l’acquisition du savoir; les parents, de leur côté, ne sont pas toujours capables ou désireux d’investir, dans l’éducation des enfants, autant qu’il serait nécessaire pour que les fruits de ce capital immatériel correspondent aux fruits du capital immatériel investi. Ce raisonnement s’applique seulement aux enfants et mineurs. Mais il est complété par une autre considération qui s’applique aussi aux adultes, c’est que l’éducation peut éveiller en ceux qui la reçoivent des capacités dont ils n’avaient pas conscience.

 

Humanisme contre socialisme

Hayek s’inscrit clairement dans l’humanisme, qui peut être défini ainsi :

 

L’humaniste affirme sa foi en l’être humain qu’il place au centre de tout. L’homme grandit et évolue alors au contact de la culture antique, de la science mais aussi dans un rapport nouveau à la nature et à la religion.

 

Nous reprenons ici volontairement une définition commune, issue du magazine très politiquement correct Géo, car le terme a pris de nombreux sens aujourd’hui.

 

Le libéralisme s’inscrit dans l’humanisme, et ce qu’écrit Hayek montre qu’il s’inscrit dans ce courant. L’individu doit être autonome, indépendant, il doit se réaliser par lui-même. Ce qu’il ne peut pas être si son revenu dépend de l’État.

 

La route de la servitude

Il est utile de rappeler ici qu’Hayek a d’abord eu une certaine notoriété par son livre La route de la servitude. Il y dénonce des reculades de la liberté au nom de la démocratie, lui qui a connu l’évolution de l’Allemagne vers le nazisme, et celle de la Russie vers le communisme, les deux totalitarismes alliés en 1939. La route de la servitude, c’est quand l’État s’occupe progressivement de tous les aspects de la vie de chacun. On dit que c’est normel, car c’est la démocratie. Mais n’oublions pas qu’une constitution sert avant tout, normalement, à limiter le pouvoir de l’État. Et c’est là l’objectif d’une partie l’œuvre d’Hayek : définir une constitution, un mode de gouvernement, qui préserve la liberté et empêche le basculement vers le totalitarisme. Car Hayek a vu que la démocratie ne protégeait pas du totalitarisme.

 

Alors, que l’individu ait un revenu qui dépende de l’État, cela dirigerait directement vers la servitude. Le citoyen serait enclin à voter pour qui lui garantirait un revenu, ce qui porte un nom : clientélisme.

 

Gaspard Koenig soutient que l’idée du revenu universel est libérale, et embauche Hayek pour le soutenir. Les écrits d’Hayek montre clairement qu’il n’aurait jamais soutenu une telle idée, et que sa conception du libéralisme est avant tout éthique : c’est un droit attaché à l’individu.

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